Comment terminer un morceau ? Essayez le “mĂ©lange thĂ©matique” !

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Comment terminer un morceau ? Essayez le “mĂ©lange thĂ©matique” !

mercredi 18 novembre 2009 Ă  17:26, par Alexis SAVELIEF, dans Composition musicale, Dans l’atelier du compositeur, Outils / Conseils, Technique d’écriture — ⏱ 5 min.

Cet article concerne uniquement les morceaux conçus au moyen d’élĂ©ments thĂ©matiques, qu’il s’agisse de thĂšme vĂ©ritables ou de simples motifs.

Lorsque je planifie un morceau, l’une des astuces que je prĂ©fĂšre pour le terminer, est d’employer le mĂ©lange thĂ©matique. Je m’expique : au cours de la piĂšce, je prĂ©sente et dĂ©veloppe mes thĂšmes ou motifs indĂ©pendamment, mais pour la fin, j’aime que l’ultime dĂ©veloppement leur donne sens les uns par rapport aux autres, en les utilisant de façon trĂšs resserrĂ©e, voire en les superposant, Ă  la maniĂšre d’un puzzle dont on dĂ©couvre l’image complĂšte une fois la derniĂšre piĂšce posĂ©e et assemblĂ©e avec le reste.

Cette façon de procĂ©der peut ĂȘtre particuliĂšrement utile en musique de film, oĂč le dĂ©veloppement doit s’étirer sur de nombreux courts morceaux, pour ensuite synthĂ©tiser diffĂ©rentes idĂ©es et crĂ©er une accĂ©lĂ©ration virtuelle.

Je vais donc vous montrer deux exemples dans ma musique : le premier est tirĂ© du Finale de mon cycle pour grand orchestre symphonique et chƓur mixte “Le Tombeau de Dracula”, le deuxiĂšme est le dernier morceau de “Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur”.

Un Exemple dans “Le Tombeau de Dracula”

“III. Finale” est la troisiĂšme et derniĂšre piĂšce de mon cycle “Le Tombeau de Dracula”, que j’avais Ă©crit lorsque j’étais tout jeune (entre 11 et 15 ans !). Pour apporter une conclusion un peu plus intĂ©ressante non seulement Ă  cette Ɠuvre mais aussi au cycle dans son entier, j’ai rĂ©utilisĂ© et dĂ©veloppĂ© du matĂ©riel thĂ©matique provenant des deux premiĂšres piĂšces : Le deuxiĂšme thĂšme (B) du “III. Finale” est par exemple le dĂ©veloppement d’un motif de transition prĂ©sent dans “II. La Mort de Dracula”.

Écouter le motif B tel que dans “II. La Mort de Dracula” :

Écouter le thĂšme B qui en est tirĂ© dans “III. Finale” :

Mais je vais aller plus loin, dans une sorte de longue coda :

  • Tout d’abord, je rĂ©introduis en contrepoint l’un des thĂšmes de “II. La Mort de Dracula” (motif C).
  • Puis je dĂ©veloppe en tant qu’élĂ©ment mĂ©lodique le thĂšme B du “III. Finale”, sur cette trame rythmique formĂ©e par le motif C.
  • Enfin, je superpose le chƓur, les cors et trompettes, avec le thĂšme A du “III. Finale”, avant d’aborder une ultime modulation et conclure.

Écouter le motif C tel que dans “II. La Mort de Dracula” :

Écouter le thùme A du “III. Finale” :

Écouter la fin du “III. Finale” :

â–ș Afficher la partition annotĂ©e de la fin du “III. Finale”. ◄

Un Exemple dans “Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur”

Dans ma partition de cinĂ©-concert pour le film muet “Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur”, je prĂ©sente les thĂšmes trĂšs progressivement durant la premiĂšre demi-heure.

Pour une Ă©tude dĂ©taillĂ©e des thĂšmes musicaux dans “Nosferatu”, vous pouvez vous reporter au “Guide des ThĂšmes & Motifs Musicaux de Nosferatu” ainsi qu’au “Guide de la Structure Musicale du CinĂ©-Concert Nosferatu”, que je propose sur le site du cinĂ©-concert.

Notre propos ici sera bien moins ambitieux, et je considĂšrerai que vous avez identifiĂ© les diffĂ©rents thĂšmes et motifs (Ă  l’aide des deux Guides prĂ©sentĂ©s ci-dessus), et je me propose de vous parler de l’enchevĂȘtrement des thĂšmes et motifs musicaux dans la sĂ©quence finale. Durant tout le film j’ai prĂ©parĂ©, prĂ©sentĂ© et dĂ©veloppĂ© les thĂšmes et motifs dans le but de cette ultime scĂšne, que j’ai Ă©crit assez tĂŽt dans le processus de composition, pour avoir une direction.

Commençons par Ă©couter la musique : “Le Chant du Coq — Bye-bye Comte Orlok !” :

â–ș Regardons maintenant la partition annotĂ©e du “Chant du Coq — Bye-bye Comte Orlok !”. ◄

L’extrait commence par le thĂšme de Nosferatu, jouĂ© de façon implorante, avec tension, alors que le soleil levant le surprend au chevet d’Ellen. Souffrant, il se dĂ©sintĂšgre en poussiĂšre fumante.

Son thĂšme, mĂȘlĂ© au motif de Knock symbolisant le lien tĂ©lĂ©pathique les unissant, lien tirant Ă  sa fin, est jouĂ© avec intensitĂ©, le thĂšme n’est plus qu’une amorce, qu’une accroche, trois notes seulement. Le motif de Knock, obsessionnel, toujours intimement liĂ© Ă  celui du Comte Orlok puisque Knock ne possĂšde pas de personnalitĂ© propre, dirigĂ© qu’il est par Nosferatu, est donc pour sa part prĂ©sentĂ© intĂ©gralement (trois notes).

Le motif de l’Engrenage MalĂ©fique apparaĂźt pour la derniĂšre fois, trĂšs lent, amoindri, il a perdu toute sa belle prĂ©cision mĂ©canique, le piĂšge s’est retournĂ© contre le Comte Orlok, il a succombĂ© Ă  l’amour d’Ellen, se laissant surprendre par les rayons solaires du petit matin. Sur le plan du film correspondant, Knock dans sa cellule s’affaisse (renforcĂ© par un figuralisme musical en triolets descendants), vidĂ© de toute influence directe de Nosferatu, et donc presque aussi mort que le vampire.

Laborieux et harassĂ©, le motif d’Ellen, mourante, est jouĂ© une derniĂšre fois, avec des accords tendus et des jeux de dĂ©calages rythmiques entre 3/4 et 4/4. Alors qu’elle rend son dernier souffle, le motif de Hutter, triste, dĂ©pourvu de son bel optimisme et de sa niaiserie du dĂ©but du film, sert de transition vers le thĂšme de la sĂ©paration dĂ©chirante, cette fois l’ultime sĂ©paration.

Enfin, dans le plan final, Ă©tant donnĂ© l’ambiguĂŻtĂ© du choix de Murnau de montrer le chĂąteau du Comte Orlok malgrĂ© la disparition de celui-ci, un accord inquiĂ©tant, surmontĂ© froidement de l’accroche du thĂšme de Nosferatu, sert de conclusion Ă  ma partition. Il semblerait qu’à la base ce plan Ă©tait censĂ© symboliser le triomphe du bien, le chĂąteau dĂ©truit par les rayons du soleil, mais je n’ai guĂšre trouvĂ© flagrante cette idĂ©e lors de la projection du film, aussi ai-je prĂ©fĂ©rĂ© conserver mon idĂ©e : le comte Orlok est-il le vrai perdant dans cette histoire ? Hutter a perdu sa fiancĂ©e, Ellen a perdu sa vie, mais Orlok a enfin trouvĂ© la paix ?

Le Mot de la Fin

Il va de soi qu’utiliser systĂ©matiquement ce procĂ©dĂ© de mĂ©lange thĂ©matique, que nous pourrions appeler “rĂ©capitulation thĂ©matique”, en guise de conclusion d’une Ɠuvre musicale, n’est pas Ă  recommander. NĂ©anmoins, utilisĂ© avec subtilitĂ© et Ă  bon escient, le rĂ©sultat peut apporter une cohĂ©rence nouvelle Ă  l’ensemble de la piĂšce voire Ă  l’échelle de l’Ɠuvre entiĂšre, l’éclairant d’une vision et d’une comprĂ©hension lui confĂ©rant une certaine profondeur, tout en Ă©tourdissant l’auditeur. Chaque thĂšme, chaque motif avait sa place, planifiĂ©e dĂšs le dĂ©but, alors qu’au premier abord, tous ces Ă©lĂ©ments disparates n’étaient pas faits pour cohabiter simultanĂ©ment. L’impression d’unitĂ© s’en trouve renforcĂ©e. C’est pourquoi, il me semble que ce procĂ©dĂ© mĂ©rite de trouver sa place dans la malette Ă  outils du compositeur !