“5 Æncres Marines”

pour orchestre symphonique

Phare breton sur les rochers, fanal lumineux surplombant une crique avec des bateaux
“5 Æncres Marines”
pour orchestre symphonique
AS #6x10-13_2021
Informations

Commanditaire : Commande de l’Orchestre National de Bretagne

AnnĂ©e de composition : 2018/2021

DurĂ©e : 37’

Nomenclature : 2 Fl. (1° & 2° aussi Pte Fl.) / 2 Htb. / 3 Cl. (3° Cl. B.) / 2 Bsn / 2 Cors / 2 Trp. (1° aussi Pte Trp.) / Timb. / 2-3 Perc. / 9 Vl. I / 7 Vl. II / 5 A. / 4 Vlc. / 3 Ctb.

Présentation

Trois ans sĂ©parent “Les Plumes de l’OcĂ©an” des “5 Æncres Marines”, dont elles sont dorĂ©navant le point culminant. Comment expliquer ce si long dĂ©lai ? Pour comprendre la raison de ce si long chemin, revenons au dĂ©but du projet


À l’Origine


À l’origine, l’Orchestre National de Bretagne (ONB) — à l’époque encore appelĂ© Orchestre Symphonique de Bretagne (OSB) —, m’avait commandĂ© une piĂšce symphonique d’environ dix minutes, dans le cadre d’un projet intitulĂ© « Cartes Postales de Bretagne », instiguĂ© par le directeur musical de l’orchestre, Grant Llewellyn. J’étais alors au tout dĂ©but de ma rĂ©sidence de compositeur avec eux, et il s’agissait de ma premiĂšre commande dans ce cadre.

L’idĂ©e de ce projet musical « Cartes Postales de Bretagne » Ă©tait plurielle : d’abord, mettre en valeur le territoire de Bretagne, en particulier les 7 Îles de Bretagne, en commandant sept courtes piĂšces Ă  sept compositeurs diffĂ©rents. Ensuite, nous Ă©tions en 2018 au moment de l’origine de cette commande, et l’orchestre se prĂ©parait Ă  fĂȘter ses 30 ans l’annĂ©e suivante, en 2019.

DĂšs l’étĂ© 2018, je me suis donc attelĂ© Ă  l’écriture de cette piĂšce, devenue “Les Plumes de l’OcĂ©an”, avant de rĂ©viser lĂ©gĂšrement ma partition un an plus tard.

Malheureusement, des circonstances tragiques n’ont pas permis Ă  l’orchestre de crĂ©er l’Ɠuvre comme prĂ©vu, lors du concert d’ouverture de leur saison 2019-2020, puis la crĂ©ation a encore Ă©tĂ© plusieurs fois reportĂ©e, Ă  cause de la pandĂ©mie de covid-19. Quant Ă  l’anniversaire de l’orchestre, ses 30 ans Ă©taient dĂ©jĂ  loin !


Mouettes prenant leur envol, sur une plage en Bretagne
Des Plumes de l’OcĂ©an aux 5 Æncres Marines

Dans ces conditions, il me semblait que cela n’avait plus guĂšre de sens d’avoir Ă  mon catalogue une piĂšce courte « d’occasion », alors que l’occasion en question Ă©tait passĂ©e depuis belle lurette. Occasion rĂ©volue d’une part, piĂšce trop courte pour s’insĂ©rer convenablement dans un programme d’autre part : bref ! Il me semblait qu’il manquait quelque chose, et que la piĂšce appelait Ă  devenir une Ɠuvre beaucoup plus substantielle.

Par ailleurs, il se trouve que pendant ce laps de temps, j’avais eu l’occasion de rĂ©sider longuement dans des villes cĂŽtiĂšres, aussi bien dans le Nord de la Bretagne, qu’ailleurs en France. J’avais mĂȘme pour voisins, dans l’une de ces rĂ©sidences, des goĂ©lands en famille, avec nichĂ©e et compagnie ! Un peu par la force des choses, j’ai vite appris Ă  reconnaĂźtre et Ă  me familiariser avec les fort nombreuses vocalisations — trĂšs variĂ©es par ailleurs ! —, de ces animaux et de leurs petits, qui plus d’une fois ont interrompu mon sommeil de leurs cris intempestifs et insistants


Musicalement, j’avais aussi des idĂ©es depuis plusieurs annĂ©es, que je souhaitais expĂ©rimenter et qui, pour certaines, Ă©taient presque devenues obsessionnelles.

Le thĂšme gĂ©nĂ©ral de l’OcĂ©an saupoudrant dĂ©jĂ  une partie de ma rĂ©sidence artistique avec l’ONB (le sextuor “Haubanages”, “Les Plumes de l’OcĂ©an”), quoi de mieux que de pousser ce projet symphonique jusqu’au bout, jusque dans ses retranchements ?

Bien sĂ»r, tant d’autres compositeurs avant moi s’étaient dĂ©jĂ  penchĂ©s sur la Mer et l’OcĂ©an, sujet fascinant s’il en est, Ă  la fois tellement connu, presque rabĂąchĂ©, mais toujours aussi mystĂ©rieux
 Pour n’en citer que quelques-uns, et en restant dans le domaine de l’orchestre symphonique, illustres compositeurs comme artistes moins cĂ©lĂšbres :

  • “Les HĂ©brides ou la Grotte de Fingal” (1831), ouverture de Felix Mendelssohn,
  • “Le Hollandais Volant ou La Vaisseau FantĂŽme” (1843), opĂ©ra de Richard Wagner,
  • “Symphonie n°2 — « OcĂ©an »” (1851), symphonie de Anton Rubinstein,
  • “SchĂ©hĂ©razade” (1888), suite symphonique de NikolaĂŻ Rimski-Korsakov,
  • “La Mer” (1889), fantaisie de Alexandre Glazounov,
  • “La Mer” (1892), 4 esquisses symphoniques de Paul Gilson,
  • “La Mer” (1905), 3 esquisses symphoniques de Claude Debussy,
  • “Une Barque sur l’OcĂ©an” (version pour orchestre, 1906), de Maurice Ravel,
  • “L’Île des Morts” (1909), poĂšme symphonique de SergueĂŻ Rachmaninov,
  • “ContĂ© par la Mer” (1910), Ă©tude symphonique de Maurice Delage,
  • “La Mer” (1911), suite/poĂšme symphonique de Frank Bridge,
  • “Les OcĂ©anides” (1914), poĂšme symphonique de Jean Sibelius,
  • “PoĂšme des Rivages” (1921), suite symphonique de Vincent d’Indy,
  • “Diptyque MĂ©diterranĂ©en” (1926), suite/poĂšme symphonique de Vincent d’Indy,
  • “Journal de Bord” (1927), suite symphonique de Jean Cras,
  • “4 Interludes Marins” (1944), suite symphonique de Benjamin Britten



 Et la liste pourrait se prolonger encore et encore
 MalgrĂ© tout, malgrĂ© mes prĂ©dĂ©cesseurs (et quels prĂ©dĂ©cesseurs !), j’avais ma propre conception musicale sur le sujet, et j’avais envie de dĂ©poussiĂ©rer ce thĂšme, si cher aux Romantiques, en abordant musicalement certains phĂ©nomĂšnes et certains Ă©lĂ©ments du mĂȘme champ lexical, mais moins exploitĂ©s (le souffle marin, la marĂ©e montante, les embruns, le fanal, les oiseaux de mer).

C’est ainsi qu’en fin de printemps et dĂ©but d’étĂ© 2021, j’ai augmentĂ© ma partition de rien moins que quatre nouveaux mouvements ! Initialement, je n’avais prĂ©vu qu’un seul mouvement additionnel. Pourtant, rapidement, la matiĂšre musicale brute m’est apparue trop dense et trop riche pour se satisfaire d’un contenant par trop restreint. C’est ainsi que j’ai dĂ» me rĂ©soudre, Ă  plusieurs reprises, Ă  scinder ce mouvement en deux, puis en trois, puis en quatre, me conformant en cela Ă  ce que la matiĂšre musicale m’imposait


Quant au mouvement sĂ©minal, celui par lequel tout a commencĂ©, “Les Plumes de l’OcĂ©an” trouve maintenant sa place en tant que final de l’Ɠuvre, une sorte d’aboutissement de ce voyage progressif au travers de plusieurs paysages, plusieurs phĂ©nomĂšnes marins.

Les “5 Æncres Marines” est donc une succession de cinq mouvements, auxquels nous allons nous intĂ©resser individuellement, pour mieux comprendre le cheminement que je vous propose dans cette Ɠuvre. Des 6’30” initiales, nous voici passĂ©s Ă  plus de 37’ !

Mais commençons par nous attarder quelques instants sur le titre du cycle : Pourquoi “5 Æncres Marines”, avec ce « Æ » intrigant ?

Colonie de mouettes sur les rochers, en Bretagne, devant les flots de l’OcĂ©an
Pourquoi ce Titre Énigmatique ?

Le titre gĂ©nĂ©ral de l’Ɠuvre s’est imposĂ© presque de lui-mĂȘme, alors que je travaillais sur le quatriĂšme mouvement, “Le Phare”. L’image d’un phare, avec sa lanterne Ă©mettant des Ă©clats lumineux et rĂ©guliers dans la nuit, jaillissait dans mon imagination, et je n’arrivais pas Ă  me dĂ©faire de cette vision. La couleur du ciel Ă©tait d’un magnifique bleu sombre intense, un bleu d’encre de stylo-plume, particuliĂšrement profond et lumineux. Et je visualisais cette scĂšne depuis le large, sur les flots. Il y avait donc d’une part ce premier mot, « Encre ».

D’autre part, puisque j’imaginais l’Ɠuvre comme un voyage de terre Ă  mer, comme une transition heurtĂ©e, saccadĂ©e, non comme une continuitĂ© de progression douce, mais bien plutĂŽt comme des escales dans cinq lieux marins diffĂ©rents, Ă  cinq moments diffĂ©rents, l’« Ancre » d’un bateau m’apparaissait comme un concept intĂ©ressant Ă  explorer, puisque c’est un peu comme si nous changions simplement de mouillage d’un mouvement Ă  l’autre.

J’ai donc regroupĂ© ces deux mots, « Encre » et « Ancre », consolidant le « A » et le « E » en les associant sous forme de « Æ », pour, telle une bascule, mettre en avant la polysĂ©mie du mot telle que je la concevais dans le titre.

Les titres individuels des mouvements Ă©tant beaucoup plus explicites, il est temps pour nous maintenant de nous intĂ©resser d’un peu plus prĂšs Ă  chacun d’entre eux, aprĂšs un court dĂ©tour vers les prĂ©occupations qui ont parsemĂ© tout mon travail de crĂ©ation dans cette Ɠuvre.

CÎte bretonne déchiquetée, vagues se fracassant sur les rochers
Mes PrĂ©occupations Musicales dans 5 Æncres Marines

Alors que je venais de passer plus d’un an Ă  explorer l’orchestre Ă  travers la lunette des styles musicaux et des enjeux dramatiques d’un conte musical dans mon Ɠuvre prĂ©cĂ©dente, “La Femme Ă  l’Orchestre”, j’avais envie de revenir Ă  une Ă©criture un peu plus reprĂ©sentative de mon langage actuel, et de m’éloigner de la satisfaction d’écoute immĂ©diate que procure souvent une partition tonale, dont l’auditeur maĂźtrise gĂ©nĂ©ralement les codes, mĂȘme inconsciemment, au sein d’une culture donnĂ©e, Ă  un moment donnĂ©, surtout lorsque la partition vient en soutien d’une histoire (que celle-ci soit racontĂ©e sous forme de film ou de concert thĂ©Ăątral).

J’ai besoin des deux types d’écriture pour m’épanouir pleinement en tant que compositeur. Alterner entre les Ɠuvres tonales (le cinĂ©-concert “Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur”, le conte musical “La Femme Ă  l’Orchestre”) et les Ɠuvres au langage plus hermĂ©tique (« Leading Astray » — Concerto pour Cristal Baschet & Orchestre, “Haubanages”, ou la prĂ©sente Ɠuvre, “5 Æncres Marines”) me convient finalement assez bien.


Pour autant, les “5 Æncres Marines” reste une Ɠuvre narrative, quoiqu’un peu plus abstraite qu’un cinĂ©-concert ou qu’un conte musical.

L’abstraction repose ici sur l’absence de personnages, d’une part (le protagoniste, simple observateur, est en fait l’auditeur ; le vrai personnage principal est le paysage, dans sa dynamique), et l’absence d’histoire Ă  proprement parler d’autre part. Dans cette partition, il n’y a pas de « programme », simplement des dĂ©cors, qui plus est des dĂ©cors en mouvement.

Car je m’intĂ©resse ici aux cycles. Chaque environnement est animĂ©, « traversé » par des cycles, aussi bien au niveau micro- que macro-temporel.

J’ai fait un travail sur le haut/bas (dans l’espace/dans les frĂ©quences), avant/arriĂšre (dans l’espace), gauche/droite (dans l’espace), passĂ©/prĂ©sent/futur (dans le temps — puisque c’est cyclique, cela veut dire que les phĂ©nomĂšnes auxquels nous nous intĂ©ressons ont dĂ©jĂ  existĂ©, et existeront encore : il y a rĂ©pĂ©tition), ce qui nous donne six dimensions spatiales, deux dimensions dans les bandes de frĂ©quences, et trois dimensions temporelles : nĂ©anmoins, en musique nous perdons deux de ces Ă©lĂ©ments. Nous n’avons la notion de passĂ© que rĂ©trospectivement, et de futur que prospectivement : pas de retour dans le passĂ© possible (on ne peut effacer ce que l’on vient de faire entendre que par ajout, pour rĂ©fĂ©rencer Roland Barthes). J’ai donc dĂ» m’accommoder de quelques substitutions : le haut/bas spatial est devenu haut/bas dans les frĂ©quences, dans les nuances, et/ou dans les masses sonores ; le passĂ©/prĂ©sent/futur, pour mettre en exergue le phĂ©nomĂšne de cycles, apparaĂźt souvent par la rĂ©pĂ©tition Ă  diffĂ©rents niveaux, mais aussi par la conception mĂȘme de chacun des mouvements : chaque mouvement pourrait ĂȘtre jouĂ© en boucle ; chaque mouvement commence comme il se termine, dans une sorte d’épanadiplose musicale. Au niveau spatial, hormis le haut/bas, j’ai beaucoup travaillĂ© sur la spatialisation directement au sein de l’orchestre, ce qui fait d’ailleurs apparaĂźtre sur la partition les logiques spatiales de maniĂšre presque graphiques, avec les dĂ©crochages et les accumulations des diffĂ©rentes parties individuelles.

“5 Æncres Marines” est aussi un travail sur les masses sonores, en particulier l’individualitĂ© que l’on trouve ou que l’on peut faire naĂźtre au sein d’une mĂȘme constellation sonore, mais aussi l’unitĂ© que l’on trouve dans un agrĂ©gat de parties lĂ©gĂšrement diffĂ©renciĂ©es. Presque un travail sur les cohortes d’oiseaux, sur la dynamique des fluides ou encore sur les dynamiques au sein des colonies de fourmis ou d’abeilles.

Cette Ɠuvre est donc aussi un travail sur la synthĂšse sonore. Il n’y a ni mĂ©lodie, ni vraiment d’harmonie — rien de clairement identifiable comme tel. L’harmonie fait ici partie intĂ©grante de l’orchestration, elle est inhĂ©rente au timbre et aux masses sonores. J’ai en effet cherchĂ© Ă  transcender la dichotomie tonal/atonal, consonant/dissonant, harmonie/mĂ©lodie/accompagnement, en opĂ©rant une fusion de tous les Ă©lĂ©ments, qui naissent alors de considĂ©rations plus organiques, tout en s’agglomĂ©rant pour produire un tableau sonore gĂ©nĂ©ral. Pour le formuler de maniĂšre peut-ĂȘtre plus claire : en Ă©coutant les sons que nous offre un paysage (bruit du vent, bruit des vagues, cornes de brumes, vocalisations d’oiseaux, etc.), on constate que chaque couche de son individuelle rĂ©pond Ă  sa propre logique, et que, dans le tableau final et synthĂ©tique que nous pouvons percevoir, chaque couche s’associe Ă  toutes les autres, mĂȘme si celles-ci n’ont rien Ă  voir entre-elles ! Peuvent donc coexister de la dissonance, de la consonance, des frĂ©quences de forte intensitĂ©, de faible intensitĂ©, de longue durĂ©e, de courte durĂ©e, etc. Ces concepts ne sont plus d’aucune utilitĂ© pour dĂ©chiffrer un tel panorama, puisqu’elles n’offrent plus aucune pertinence. C’est avec ce point de dĂ©part presque amoral que j’ai Ă©laborĂ© les cinq mouvements qui composent l’Ɠuvre, en cherchant Ă  m’affranchir de la nĂ©cessitĂ© habituelle de produire quelque chose de beau/laid, agrĂ©able/dĂ©sagrĂ©able, etc.

Enfin, le but ultime de ce voyage musical est pour moi l’aspect viscĂ©ral que j’espĂšre cette expĂ©rience aura pour l’auditeur (du moins en concert). Je parlais plus haut de cohorte, de masses sonores, d’unitĂ© et d’individualitĂ© : c’est aussi pour moi un moyen de mettre en place une surcharge cognitive de l’auditeur, en le saturant d’élĂ©ments en tous sens, afin de le dĂ©tacher des dĂ©tails pour ne plus lui laisser percevoir que le tout (dans certains passages de l’Ɠuvre, il est impossible de distinguer individuellement toutes les composantes, toutes les strates musicales). En dĂ©sorientant l’auditeur de ses repĂšres habituels du cadre d’un concert, j’espĂšre que celui-ci se laissera aller Ă  Ă©couter aussi l’orchestre plus seulement avec ses oreilles uniquement, mais aussi corporellement, par le biais de ses sensations (rien de mieux que l’orchestre pour sentir le son avec le corps).

Dans cette recherche et le travail de la matiĂšre sonore, le logiciel de notation musicale Dorico s’est avĂ©rĂ© un alliĂ© prĂ©cieux, qui m’a permis de donner librement cours Ă  mon imagination, sans craindre de me heurter Ă  ce que le logiciel avait dĂ©cidĂ© d’établir comme limites du rĂ©alisable.


Je suis conscient qu’une partie du public sera peut-ĂȘtre dĂ©stabilisĂ©e par une Ɠuvre qui ne contient ni thĂšme, ni rĂ©el motif, ni mĂ©lodie, ni harmonie Ă  proprement parler, mais qui se concentre pleinement sur la question du temps, des cycles, du ressenti corporel du son, des textures, du timbre, et de la synthĂšse sonore organique. Pour autant, je ne pense pas que le public soit intrinsĂšquement et irrĂ©mĂ©diablement rĂ©tif Ă  la musique contemporaine abstraite.

Au contraire, je crois fermement qu’il est possible d’intĂ©resser le public qui frĂ©quente les concerts de musique symphonique Ă  des Ɠuvres exigeantes, et que celles-ci peuvent cĂŽtoyer des partitions plus classiques, dĂšs lors que c’est prĂ©sentĂ© d’une maniĂšre un tant soit peu attrayante. Cette prĂ©sentation attrayante peut se faire grĂące Ă  des Ă©lĂ©ments familiers du public — ici au travers du thĂšme de l’OcĂ©an —, en leur donnant des repĂšres connus. Dans la prĂ©sente partition, les titres et les sous-titres de l’Ɠuvre orientent dĂ©jĂ  considĂ©rablement l’écoute, en « amorçant » l’imagination de l’auditeur dans une direction choisie, et Ă  laquelle presque chacun de nous peut se rĂ©fĂ©rer, car l’OcĂ©an fait partie du socle commun partagĂ© par notre culture occidentale du XXIĂš siĂšcle.

Ceci Ă©tant dit, mon but n’est pas de rĂ©ussir Ă  faire aimer cette musique au public dans son entier. En revanche, si quelques personnes, parmi les auditeurs, sortent du concert en se disant, avec curiositĂ© et une pointe d’étonnement : « Je ne peux pas exactement dire que cela m’a plu, nĂ©anmoins, je ne me suis pas ennuyĂ©, et je me suis mĂȘme surpris Ă  reconnaĂźtre l’OcĂ©an Ă  certains dĂ©tours de la partition ! Ce n’est pas vraiment le type de musique que j’écouterais au quotidien, mais j’ai trouvĂ© que c’était malgrĂ© tout une Ă©coute intĂ©ressante », je m’estimerai satisfait.

I. Souffle Marin
AS #11-2021

PhĂ©nomĂšnes Ă©voquĂ©s musicalement : le vent marin, une crique ensoleillĂ©e, des bateaux sur le sable, et haubans qui claquent (NotĂ© en en-tĂȘte du mouvement : « Port d’Échouage, Basse Mer : Vent & Haubans qui Claquent dans la Crique  »).

Crique en Bretagne, par une journĂ©e ensoleillĂ©e ; port d’échouage avec des bateaux Ă©chouĂ©s sur le sable

PremiĂšre Ă©tape de notre voyage, nous sommes quelque part en Bretagne, dans un port d’échouage, une crique jonchĂ©e de bateaux Ă©chouĂ©s sur le sable. Le soleil et le vent se conjuguent pour animer ce tableau autrement paisible : seul le claquement des grĂ©ements donne vie Ă  tous ces bateaux immobiles, passant de l’un Ă  l’autre au grĂ© du vent.

Ce premier mouvement du cycle a vu le jour de ma curiositĂ© et de mon envie, suite Ă  la composition de mon Sextuor “Haubanages”, de voir ce que donneraient certains des concepts explorĂ©s dans cette prĂ©cĂ©dente Ɠuvre, mais cette fois-ci appliquĂ©s Ă  grande Ă©chelle.

J’ai construit le mouvement en forme d’arche, et j’ai voulu mettre en relief Ă  la fois les transitions progressives, mais aussi parfois les ruptures dans les dynamiques que l’on peut observer et Ă©couter dans un port au niveau du vent (le claquement des haubans se dĂ©place de maniĂšre parfois graduelle, parfois brutale, et l’intensitĂ© croĂźt/dĂ©croĂźt de maniĂšre plus ou moins amenĂ©e, plus ou moins abrupte).

II. Marée Montante
AS #13-2021

PhĂ©nomĂšnes Ă©voquĂ©s musicalement : le ressac de l’OcĂ©an, le va-et-vient de l’eau qui monte, les goĂ©lands/mouettes avec leurs petits (NotĂ© en en-tĂȘte du mouvement : « Va-et-vient de l’Eau qui Monte sur le Sable, Mouettes & GoĂ©lands »).

Plage bretonne avec des amas d’algues sur le sable, des oiseaux de mer (mouettes) et les vagues se brisant sur les rochers

DeuxiĂšme Ă©tape de notre voyage, nous sommes maintenant sur une plage de sable. L’OcĂ©an est loin, il s’est retirĂ© Ă  marĂ©e basse. Mais voici la marĂ©e montante
 Impitoyable, jusqu’oĂč va-t-elle monter ?

Le deuxiĂšme mouvement est celui que j’ai terminĂ© en dernier, celui qui m’a donnĂ© le plus de mal. En effet, il m’a fallu travailler et retravailler la mise en scĂšne des Ă©lĂ©ments musicaux, avant que je sois enfin satisfait de la maniĂšre dont j’avais rĂ©alisĂ© musicalement mon concept fondateur.

À l’époque oĂč j’ai Ă©crit cette Ɠuvre, je rĂ©sidais dans une ville cĂŽtiĂšre. Mes voisins les goĂ©lands se plaisaient beaucoup dans la cour de mon lieu de vie, Ă  tel point qu’ils avaient probablement Ă©lu domicile sur les toits. Nous sommes en mai-juin Ă  cette Ă©poque, juste aprĂšs l’éclosion
 Et voici toute la nichĂ©e de goĂ©lands (trois grisards) qui piaille, Ă  tue-tĂȘte et avec insistance, inlassablement, toutes les deux heures jour et nuit, pour rĂ©clamer Ă  leurs gĂ©niteurs de la nourriture !
 Infernal ! Pourtant, j’en suis arrivĂ© Ă  connaĂźtre par cƓur leurs manĂšges et leurs cris. À dĂ©faut d’avoir le silence, autant m’en servir alors comme documentation privilĂ©giĂ©e. Je les ai donc intĂ©grĂ©s dans mon Ɠuvre, ce cycle ayant pour thĂšme, Ă  point nommĂ©, l’OcĂ©an ! J’en ai donc Ă©crit quelques simulacres dans ma partition, en particulier dans “MarĂ©e Montante”.

Pour la petite histoire, il m’arrivait, pendant le processus d’écriture, d’écouter une simulation de ma musique sous forme de maquette, avec des sons virtuels, pour contrĂŽler le dĂ©roulement temporel de ma piĂšce. Souvent, les goĂ©lands piaillaient au-dehors, au-delĂ  de ma fenĂȘtre. Et je n’arrivais plus alors Ă  distinguer les vrais des faux piaillements de ces petits grisards ! Les vrais goĂ©lands et la simulation dĂ©livrĂ©e par mes Ă©couteurs se confondaient parfaitement
 Plusieurs visiteurs ayant eu l’heur de me rendre visite Ă  cette pĂ©riode bruyante attestent d’ailleurs de cette vraisemblance.

Pourtant, je n’ai jamais perdu de vue qu’il s’agissait d’un mouvement centrĂ© avant tout sur le mouvement de la mer pendant la marĂ©e montante. Il m’a fallu planifier une progression assez construite, pour rĂ©ussir Ă  passer du « presque rien » du dĂ©but Ă  un paroxysme quasi insoutenable Ă  la fin. Je voulais mettre ainsi en exergue la puissance des mouvements de l’OcĂ©an. “MarĂ©e Montante” est d’ailleurs le seul mouvement du cycle que j’ai construit uniquement sur un crescendo.

III. Les Embruns
AS #12-2021

PhĂ©nomĂšnes Ă©voquĂ©s musicalement : la crĂȘte des vagues, l’air marin, le sel et l’iode, et la lumiĂšre du soleil qui traverse les micro-gouttelettes des embruns (NotĂ© en en-tĂȘte du mouvement : « CrĂȘte des Vagues, Air Marin, Sel & Iode, Soleil dans les Embruns »).

CĂŽte de Bretagne, crĂȘte des vagues se brisant sur les rochers, embruns en suspension dans l’air marin


TroisiĂšme Ă©tape de notre voyage, l’OcĂ©an a maintenant recouvert la plage. AprĂšs nous ĂȘtre confrontĂ© aux forces colossales de la marĂ©e montante, voici un temps de repos et d’absorption dans la jouissance contemplative. Alors que la mer est Ă©tale, du cĂŽtĂ© des rochers nous pouvons maintenant admirer l’écume et le ressac. Nous pouvons nous repaĂźtre de la lumiĂšre du soleil qui traverse les embruns, leur donnant tour Ă  tour une couleur blanche Ă©clatante ou des reflets iridescents.

Ce mouvement est le mouvement le plus contemplatif du cycle, le plus stationnaire. Progression il y a bel et bien, mais aucun changement majeur ne vient interrompre le mouvement cyclique ininterrompu, hormis la courte incursion centrale. Le jeu d’imitation des mouvements de l’OcĂ©an est ici particuliĂšrement Ă©vident, et ne mĂ©rite guĂšre d’explications.

IV. Le Phare
AS #10-2021

PhĂ©nomĂšnes Ă©voquĂ©s musicalement : la giration de la lanterne du phare (avec effet stĂ©rĂ©o), diverses cornes de brume, et goĂ©lands (NotĂ© en en-tĂȘte du mouvement : « PrĂšs de la CĂŽte, Vers le Large : Fanal, Corne de Brume & GoĂ©lands, Ciel “Bleu de Minuit” »).

Phare breton sur les rochers, fanal lumineux surplombant une crique avec des bateaux

QuatriĂšme Ă©tape de notre voyage, la nuit vient maintenant de tomber. Et alors que le ciel se pare d’une belle couleur d’encre, et que les flots prennent une profondeur insondable, le phare commence Ă  pourfendre les tĂ©nĂšbres de sa lanterne Ă©clatante et rĂ©guliĂšre. Le bateau sur lequel nous nous trouvons quitte la cĂŽte et se dirige vers le large. Les cornes de brume transpercent un moment le silence nocturne, Ă  mesure que nous croisons sur notre route quelques bateaux. Puis c’est le large, et le silence.

Ce mouvement, celui par lequel l’extension des “Plumes de l’OcĂ©an” a commencĂ©, est sans doute le plus linĂ©aire, le moins fragmentĂ©, le moins heurtĂ© du cycle. J’ai cherchĂ© Ă  rendre la progression la plus continue possible. C’est le seul mouvement dans lequel nous sommes en mouvement, en tant qu’observateur. Seul fil conducteur : la lueur du fanal, puis la giration de sa lanterne, avant de n’ĂȘtre plus que cette lointaine lueur, maintenant presque dĂ©sincarnĂ©e.

V. Les Plumes de l’OcĂ©an
AS #6-2018

PhĂ©nomĂšnes Ă©voquĂ©s musicalement : les vents marins, les vagues, et 40 000 oiseaux de mer qui tournoient dans le ciel au-dessus des flots et des rochers (NotĂ© en en-tĂȘte du mouvement : « Pleine Mer, au Large : Vent, Vagues & 40 000 Oiseaux Marins qui Tournoient au-dessus de l’OcĂ©an & des Rochers »).

CÎte de Bretagne : soleil, mer, rochers et mouette prenant son envol

CinquiĂšme et derniĂšre Ă©tape du voyage que je vous propose, nous arrivons au terme de ce cycle consacrĂ© tout entier Ă  l’OcĂ©an, ou plutĂŽt, Ă  quelques-uns de ses aspects. Le jour s’est maintenant levĂ©, nous sommes au large. Quelques rochers crĂšvent la surface de la mer. Et voici 20 000 couples d’oiseaux qui paradent dans le ciel et s’épanouissent au-dessus des rochers et des flots.

J’ai dĂ©jĂ  longuement expliquĂ© le processus crĂ©atif qui a sous-tendu l’écriture des “Plumes de l’OcĂ©an”. Je vous renvoie donc Ă  la page spĂ©cifiquement consacrĂ©e Ă  cette Ɠuvre, pour accĂ©der Ă  tous les dĂ©tails. De par la nature singuliĂšre de sa genĂšse, de piĂšce crĂ©Ă©e Ă  l’origine comme une simple et courte piĂšce d’orchestre Ă  vocation de cĂ©lĂ©bration, j’ai dĂ©cidĂ© que ce mouvement conserverait dans mon catalogue une rĂ©fĂ©rence sĂ©parĂ©e.

Alexis Savelief
Vous avez aimĂ© cette Ɠuvre ?
DĂ©couvrez maintenant le Conte Musical “La Femme Ă  l’Orchestre”, de Alexis Savelief (musique) & Olivier Cohen (texte) !