Mots et musique : contradictions, paradoxe et inconciliabilité

Blog “Dans l’Atelier du Compositeur” & “Sculpteur de Notes”

Mots et musique : contradictions, paradoxe et inconciliabilité

vendredi 27 juin 2014 Ă  16:07, par Alexis SAVELIEF, dans Dans l’atelier du compositeur, Le mĂ©tier de compositeur de musique, RĂ©flexions / Questionnements — ⏱ 5 min.

Le problĂšme des mots tient Ă  leur relativitĂ©. Lorsque vous parlez de sentiments ou d’émotions, il y a toujours incomprĂ©hension. Impossible de trouver le juste milieu, entre la froideur insupportable et l’émotion dĂ©goulinante, qui, verbalisĂ©e, manque de nuances. C’est un peu ce dont parle Roland Barthes Ă  Écriture dans ses Fragments d’un discours amoureux. C’est tout l’intĂ©rĂȘt de la musique.

Pour autant, la musique n’est pas un langage universel. S’il est vrai que les sons nous affectent tous, quand bien mĂȘme nous serions sourds, de par les vibrations dont ils sont composĂ©s, et s’il est vrai que le son a des effets physiologiques et psychologiques avĂ©rĂ©s, leur perception n’en est pas pour autant la mĂȘme chez chacun d’entre nous. Combien de fois, en comparant mon ressenti avec celui d’une autre personne, suite Ă  l’écoute d’une musique, notre impression divergeait du tout au tout !

D’oĂč ce constat : notre ressenti face une Ɠuvre, fĂ»t-elle musicale, ne coĂŻncide pas. Notre ressenti, face Ă  une Ɠuvre, est fortement individuel ! L’on s’en rend compte dĂšs que l’on ose se dĂ©centrer de notre subjectivitĂ© (qui nous apparaĂźt trop souvent comme pĂ©remptoirement objective et partagĂ©e par tous !), et confronter notre point de vue Ă  celui des autres.

Il y a des facteurs culturels bien sĂ»r, dans une zone gĂ©ographique donnĂ©e, Ă  une pĂ©riode donnĂ©e. Il y a la place que l’on fait Ă  la musique : la musique Ă©tait Ă  l’origine souvent sacrĂ©e et intĂ©grĂ©e Ă  la vie pour rythmer ses diffĂ©rentes Ă©tapes, et pour partager un moment de cohĂ©sion. Aujourd’hui, tout le monde Ă©coute de la musique mal compressĂ©e dans le mĂ©tro, dans la rue, sur son tĂ©lĂ©phone ou avec un casque, dans un environnement toujours plus bruyant, crĂ©ant ainsi une sorte de “bande originale” Ă  la vie de chacun, et du coup rabaissant bien souvent la musique Ă  un rĂŽle de bouche-trou, de barriĂšre entre soi et les autres et de dissuadeur de communiquer, tout cela indĂ©pendamment de la qualitĂ© de la musique Ă©coutĂ©e. La musique a besoin de calme. La musique a besoin de n’ĂȘtre pas banalisĂ©e pour s’épanouir Ă  son plein potentiel et remplir son rĂŽle. En tout cas le rĂŽle que chacun lui donne. Et pour moi ce n’est pas faire office de bouche-trou.

La musique est faite pour ĂȘtre ressentie : qui n’a jamais entendu le Sacre du Printemps d’Igor Strawinsky en concert n’a pas encore vĂ©cu l’une des expĂ©riences de concert les plus fortes. C’est une Ɠuvre gĂ©niale en soi, mais qui prend une toute autre dimension en concert : vous ne l’écoutez plus, vous la ressentez physiquement, vous vous la prenez dans la face.

La beautĂ© de la musique, c’est aussi son support intangible et sa fugacitĂ©, Ă  l’image du temps insaisissable : Ă  peine apparue que dĂ©jĂ  rĂ©volue. Roland Barthes parlait du discours oral et Ă©crit, en soulignant que paradoxalement, le discours oral est plus permanent que le discours Ă©crit. Il relevait en effet la curieuse particularitĂ© qui fait qu’à l’écrit, on peut gommer, on peut retravailler un texte jusqu’à n’en livrer qu’une version dĂ©finitive, dont l’on peut se porte humblement fier, alors qu’à l’oral, on ne peut procĂ©der Ă  une correction que par ajout : “ou bien plutĂŽt”, “ce que je voulais dire”, et ainsi de suite. Curieuse contradiction, n’est-ce pas !

Du cĂŽtĂ© du compositeur, c’est faire le tiers du chemin : proposer une idĂ©e, transcrite gĂ©nĂ©ralement sous forme graphique (dans la musique “savante” occidentale), puis laisser les interprĂštes faire le deuxiĂšme tiers du chemin vers le public, en enrichissant l’Ɠuvre, parfois au prix d’une certaine libertĂ© prise avec le texte, et enfin, laisser le public faire le dernier tiers du chemin, en recevant cette musique comme il le veut ou comme il le peut


HĂ©lĂšne Dautry, l’une de mes professeurs de violoncelle, parlait souvent de “sculpter les sons”. La musique est trĂšs sensuelle : c’est allier l’auditif (les sons perçus par l’oreille), le visuel (la partition et la gestuelle visuelle du musicien), le toucher (le contact avec l’instrument donc les vibrations et la perception physique du son), voire l’odorat (l’odeur de la colophane pour les cordes ou du cuivre humide) et parfois le goĂ»t (instrumentistes Ă  vent).

C’est pourquoi, je dĂ©teste lorsque les compositeurs s’expriment avec des mots ; ces personnes, dont je fais partie, qui maĂźtrisent plus ou moins l’agencement des sons, deviennent par les mots froids, arborant une distance toute chirurgicale, Ă  la fois maniaques de prĂ©cision et trĂšs vagues, comme si la vacuitĂ© de leurs phrases et la vanitĂ© de leurs mots venait nier leur musique. Or la musique a cela de beau qu’elle permet de s’exprimer sans avoir rien Ă  exprimer. MĂȘme lorsque la musique a pour support un texte, comme dans un chƓur ou un opĂ©ra, mĂȘme dans une langue Ă©trangĂšre dont je ne comprends ou n’écoute pas le sens, la musique prĂ©vaut sur la signification des mots, et je peux en apprĂ©cier un ressenti tout personnel. Dans la vie courante, les intonations (dĂ©bit-rythme, hauteurs-notes, dynamiques-nuances/articulations) ont plus de poids que les mots qu’elles parent. Se dĂ©partir de la musique ĂŽte plus de sens Ă  un texte que de gommer les mots, car la musique ne veut rien dire, lĂ  oĂč les mots ont la prĂ©tention d’essayer de se vĂȘtir d’un sens, bien qu’ils ne soient rien d’autre que des mots, autrement dit, des sons ou une reprĂ©sentation graphique prenant la signification que nous voulons bien leur donner, d’aprĂšs certaines conventions Ă©tablies et imparfaites. Une musique qui aurait besoin d’une explication textuelle pour ĂȘtre apprĂ©ciĂ©e, serait pour moi le signe d’une insuffisance : faisons confiance Ă  l’imagination de notre public, ou Ă  dĂ©faut, Ă  son ressenti.

Pourquoi un compliment sur ma musique qui m’est fait par une personne non-musicienne me fait-il plaisir bien davantage qu’un compliment qui m’est fait pas un professionnel ? Cela tiendrait-il de ce que le compliment du professionnel touche mon Ă©go, alors que celui du non-musicien me touche, peut-ĂȘtre plus maladroitement, mais plus profondĂ©ment ?

J’aimerais terminer ce billet par une anecdote et une mĂ©taphore.

Une amie, avec laquelle je m’entretenais de peinture, me disait que pour elle, en peinture, si l’on regarde une Ɠuvre, et Ă  condition de ne pas regarder passivement, n’est autre qu’une porte, qui mĂšne elle-mĂȘme Ă  une succession d’autres portes. Cette idĂ©e peut s’appliquer Ă  tous les autres arts.

Kafka et sa parabole sur les Portes de la Loi en pointerait presque le bout de son nez


Pour moi, les mots sont bien des portes vers l’Ɠuvre que j’écris. Au commencement d’un projet, lorsque je trouve le titre, j’ai alors trouvĂ© l’Ɠuvre, j’ai trouvĂ© la voie Ă  suivre. Musicalement, j’écris souvent la fin d’abord, histoire d’avoir une direction, puis le dĂ©but, et je termine par le milieu. Un titre est bien une porte. À condition de laisser le public se l’approprier in fine


Quant Ă  l’écriture des notes de musique, je n’ai jamais autant de bonheur Ă  Ă©crire qu’avec un crayon tenu dans ma main, sur du papier. Je trouve ce rapport Ă  la musique beaucoup plus intime, beaucoup plus concret que sur un ordinateur.