Question (non-)existentielle : “Composer”, ou la quĂȘte de l’identitĂ©

Blog “Dans l’Atelier du Compositeur” & “Sculpteur de Notes”

Question (non-)existentielle : “Composer”, ou la quĂȘte de l’identitĂ©

jeudi 30 dĂ©cembre 2010 Ă  15:16, par Alexis SAVELIEF, dans Dans l’atelier du compositeur, RĂ©flexions / Questionnements — ⏱ 3 min.

L’une des choses les plus importantes pour un compositeur est Ă  mon sens de ne pas se laisser Ă©tiqueter. La question que tout le monde vous pose lorsqu’ils apprennent que vous ĂȘtes compositeur : Comment dĂ©finiriez-vous votre style ? (avec le tutoiement en sus, la plupart du temps) et toutes les variations associĂ©es. Question piĂšge s’il en est, et sans intĂ©rĂȘt de surcroĂźt.

Un compositeur devrait d’abord ĂȘtre un artisan avant d’ĂȘtre un artiste, et faire son travail du mieux qu’il le peut, avec toute l’honnĂȘtetĂ© technique puis artistique dont il est capable. Pour le reste, rares sont les compositeurs qui rĂ©volutionnent la musique, on entre lĂ  dans la catĂ©gorie au-dessus.

J’ai une vision des choses peut-ĂȘtre excessive, mais pour moi il y a deux catĂ©gories : d’un cĂŽtĂ© les compositeurs qui, quels que soient leurs efforts, ne pourront jamais Ă©crire rien d’autre que de la mĂ©diocritĂ© (sans la notion pĂ©jorative que les temps modernes attribuent Ă  ce mot), parfois de la bonne mĂ©diocritĂ© mais rien de plus. De l’autre les gĂ©nies, qui crĂ©ent des chefs-d’Ɠuvre mais peuvent ĂȘtre aussi de simples compositeurs. (Pas de suspense ici : je m’auto-classe dans la 1Ăš catĂ©gorie.)

La notion de “CrĂ©ation”, avec laquelle on nous rebat les oreilles, prend toute sa relativitĂ© avec cette conception. Un compositeur serait plutĂŽt un “RĂ©crĂ©ateur” qu’un “CrĂ©ateur”, le dernier terme Ă©tant rĂ©servĂ© aux gĂ©nies (je n’aime pas ce mot non plus, mal employĂ© la plupart du temps, mais mon idĂ©e est plus intelligible simplifiĂ©e de cette façon).

Cela ne veut pourtant pas dire que l’humble compositeur doit se laisser Ă©tiqueter au grĂ© des envies, de la mĂ©connaissance et, surtout, de la subjectivitĂ© des gens ! Chacun a son propre royaume de culture intĂ©rieure, qui regroupe tous les livres, toutes les musiques, tous les films, et tout ce que notre ĂȘtre a absorbĂ©, partiellement ou intĂ©gralement, parfois des bribes trĂšs sommaires d’ouvrages, parfois des pans entiers, et ce royaume est inaccessible — et ce, irrĂ©mĂ©diablement — Ă  autrui. Point. Personne n’a le mĂȘme royaume intĂ©rieur, avec sa classification et son contenu propres.

Lorsque quelqu’un entend votre musique, les filtres de sa subjectivitĂ© se dĂ©clenchent donc sans mĂȘme qu’il en ait conscience, et la plupart du temps, ce quelqu’un vous dira que votre musique lui a fait penser Ă  tel ou tel compositeur, Ă  telle ou telle Ɠuvre, ou blablabla.

Et le danger est bien lĂ .

Je ne nie pas l’existence de l’influence, trĂšs souterraine et inconsciente, qui est le lot mĂȘme des plus grands gĂ©nies. Mais la plupart du temps, les Ă©tiquettes que l’on vous colle n’ont aucun trait commun avec la rĂ©alitĂ© de ces prĂ©supposĂ©es influences. Et pourtant, que cela vous soit balancĂ© comme compliment ou comme pique d’ego, Ă  partir du moment oĂč l’on vous Ă©tiquette, en bien ou en mal, inconsciemment vous tendrez Ă  vous y conformer et Ă  ressembler Ă  ce qu’on vous dit que vous ĂȘtes.

Mais cela ne doit pas marcher comme cela. Il faut en ĂȘtre conscient et continuer son propre chemin, en se questionnant sans cesse sur ce que l’on veut soi. Pour cette raison, certains comĂ©diens de thĂ©Ăątre prĂ©fĂšrent ne pas lire les critiques, quelles qu’elles soient, afin de ne pas transformer leur jeu de façon incontrĂŽlĂ©e au fil des reprĂ©sentations.

“L’étiquette”, c’est en effet une technique de manipulation trĂšs employĂ©e dans tous les domaines, pour vous vendre des produits, pour vous dire qui vous ĂȘtes (ou plutĂŽt qui l’interlocuteur voudrait vous faire croire que vous ĂȘtes), dans l’enseignement, dans l’éducation, etc. Ce n’est pas toujours mauvais en soi, mais dans les “arts”, le seul intĂ©rĂȘt de vous y plonger vraiment et d’ĂȘtre honnĂȘte, c’est d’apporter votre personnalitĂ©, mĂȘme si elle n’est pas novatrice. Si c’est pour apporter la personnalitĂ© que certains projettent que vous ayez, ce n’est pas la peine.

Ne nous leurrons pas : “composer” ce n’est pas Ă©crire des notes — ça ce serait plutĂŽt secondaire —, “composer”, c’est savoir qui on est. Ça demande d’avoir une conscience trĂšs aiguĂ« de son identitĂ©, mais cela en vaut largement la peine, surtout au XXIĂš siĂšcle, oĂč nombreuses sont les personnes qui ne savent pas trĂšs bien qui elles sont.

Soyez ouverts, mais soyez sĂ»rs de vous et de vos choix. Vous pouvez vous tromper, mais vous vous tromperez de votre façon Ă  vous, ce qui sera toujours plus intĂ©ressant que de ne pas vous Ă©garer — ne pas s’égarer, mais au prix de le faire Ă  la façon d’un autre ! On pourra vous critiquer, vous dire que votre Ɠuvre fait penser Ă  ci ou ça, au fond de vous, vous saurez si c’est vrai ou non, et c’est tout ce qui compte.

DĂ©cidĂ©ment, j’aurais dĂ» intituler ce billet Compositeur, ou “con poseur” ?, tiens