Petit précis de la dédicace

Blog “Dans l’Atelier du Compositeur” & “Sculpteur de Notes”

Petit précis de la dédicace

mardi 8 juillet 2014 Ă  11:45, par Alexis SAVELIEF, dans Dans l’atelier du compositeur, RĂ©flexions / Questionnements — ⏱ 5 min.

I. Un seul terme, de multiples significations — confusion du terrain d’application

La langue française comporte malheureusement le mĂȘme terme, « dĂ©dicace », pour deux situations trĂšs diffĂ©rentes. Nous allons essayer de dĂ©gager quelques grandes lignes de cette idĂ©e de dĂ©dicace.

1. Les dédicaces opportunistes

On parle de dĂ©dicace lorsqu’une personne demande Ă  ce que l’on passe une chanson « en dĂ©dicace à » quelqu’un Ă  la radio ou dans une soirĂ©e. On parle aussi de dĂ©dicace lorsqu’une personne offre un ouvrage Ă  un proche et Ă©crit un petit mot amical sur la page de garde. On parle Ă©galement de dĂ©dicace lorsqu’un auteur appose Ă  destination d’un admirateur un petit mot et sa signature en dĂ©but de l’un de ses ouvrages.

Dans ces trois cas il n’y a aucun acte crĂ©atif : la dĂ©dicace est faite aprĂšs coup, ce que j’appellerai la dĂ©dicace opportuniste ; dans les deux premiers cas comme une marque d’attention entre deux personnes qui se connaissent mais qui n’ont aucune implication dans le processus crĂ©atif de ce qu’ils ont dĂ©dicacé ; dans le troisiĂšme comme tĂ©moignage d’une rencontre entre un auteur/crĂ©ateur et son admirateur, qu’il ne connaĂźt la plupart du temps pas. Dans ce dernier cas, la dĂ©dicace n’est qu’un autographe Ă  peine personnalisĂ©, l’auteur ajoutant souvent le prĂ©nom de son admirateur et la date, suivie d’une formule gĂ©nĂ©ralement passe-partout : « pour Pierre, blablabla  »

2. Les dédicaces créatives

La deuxiĂšme situation Ă  laquelle peut se rĂ©fĂ©rer le mot « dĂ©dicace » est lorsqu’un auteur ou un crĂ©ateur place son ouvrage ou son Ɠuvre sous les auspices d’un hommage Ă  une ou des personnes en particulier. La dĂ©dicace est alors imprimĂ©e dans l’édition s’il s’agit d’un livre ou d’une partition, ou bien figure au dĂ©but d’un film, ou encore Ă  la fin juste avant ou juste aprĂšs le gĂ©nĂ©rique. Dans les autres arts, l’hommage prend d’autres formes : en peinture ou en sculpture, l’artiste reprĂ©sente son modĂšle ou sa « muse », et par ce fait lui rend hommage de façon visible, sans qu’il soit nĂ©cessaire de rendre explicite la dĂ©dicace.

Quoi qu’il en soit, par opposition aux dĂ©dicaces Ă©voquĂ©es dans le paragraphe prĂ©cĂ©dent, ces dĂ©dicaces-ci peuvent ĂȘtre qualifiĂ©es de crĂ©atives, dans la mesure oĂč c’est le crĂ©ateur lui-mĂȘme qui rend hommage Ă  une ou des personnes en particulier, et qu’il rend publique cet hommage (mĂȘme si les dĂ©dicaces ne sont parfois comprĂ©hensibles que par les intĂ©ressĂ©s).

3. Les différences entre ces deux grands types de dédicaces

Ces dĂ©dicaces diffĂšrent donc de par leurs modalitĂ©s : leur portĂ©e (marque d’attention/hommage) et dans une moindre mesure leur cible (un proche ou un admirateur/une personne pas forcĂ©ment proche mais exceptionnelle pour celui qui fait la dĂ©dicace), ainsi que par l’implication de la personne qui dĂ©dicace (peu d’effort de la part de la personne qui dĂ©dicace car aucune implication crĂ©ative/acte crĂ©atif, qui, quelque soit le rĂ©sultat, demande un effort). Bien qu’il ne s’agisse pas d’un absolu, ces deux grandes familles de dĂ©dicaces sont d’ailleurs souvent Ă©videntes de par leur formulation : gĂ©nĂ©ralement les dĂ©dicaces opportunistes sont signalĂ©es par l’usage de la prĂ©position « pour » ; « pour Pierre ». Les dĂ©dicaces crĂ©atives sont quant Ă  elle la plupart du temps rĂ©digĂ©es en utilisant la prĂ©position « à » ; « à Pierre ».

Par chance, les verbes affĂ©rents Ă  ces deux types de dĂ©dicaces sont diffĂ©rents : on parle de « dĂ©dicacer » dans le cas d’une dĂ©dicace opportuniste, alors que l’on utilise le verbe « dĂ©dier » pour une dĂ©dicace crĂ©ative. Nous ne nous intĂ©resserons qu’aux dĂ©dicaces crĂ©atives et verrons quelques-unes des nuances les plus courantes.

II. Les dédicaces créatives

1. La dédicace intéressée

Commençons par Ă©voquer la dĂ©dicace intĂ©ressĂ©e : une personne place son ouvrage sous la bienveillance ou le patronage d’un roi ou d’un mĂ©cĂšne, dans l’espoir de flatter le dĂ©dicataire et d’en tirer quelque profit, souvent d’ordre pĂ©cuniaire.

2. La dédicace désintéressée

La dĂ©dicace dĂ©sintĂ©ressĂ©e est quant Ă  elle beaucoup plus intĂ©ressante, et prĂ©sente quelques nuances importantes. Dans les exemples suggĂ©rĂ©s ci-dessous nous prendrons le point de vue d’un compositeur, mais ils peuvent se transposer aux activitĂ©s artistiques ou crĂ©atives.

a. La dédicace de courtoisie

Il y a d’abord la dĂ©dicace de courtoisie : Une personne, qu’elle soit mĂ©cĂšne ou simplement en position de dĂ©cideur, passe commande Ă  un compositeur. Celui-ci dĂ©die l’Ɠuvre au commanditaire ou Ă  l’artiste Ă  l’origine de la commande. Cette dĂ©dicace est Ă  la limite entre intĂ©ressĂ©e et dĂ©sintĂ©ressĂ©e : il peut s’agir d’une dĂ©dicace sincĂšre, ou bien d’une dĂ©dicace plus ou moins hypocrite. Nous l’appellerons la dĂ©dicace du courtisan
 Le commanditaire se trouve un peu dans la situation des nobles ou des princes d’autrefois, qui soutenaient les arts ou, plus narcissiquement, faisaient rĂ©aliser leur portrait, pour laisser une trace de leur passage et accĂ©der, peut-ĂȘtre, Ă  une certaine forme d’immortalité ; l’égo n’est jamais loin en tout cas.

b. La dédicace artistique ou professionnelle

Le compositeur peut aussi dĂ©dier son Ɠuvre Ă  un interprĂšte en particulier, dont il cherche Ă  mettre les qualitĂ©s en valeur. On peut parler de dĂ©dicace artistique ou dĂ©dicace professionnelle. Le plus souvent, le dĂ©dicataire est alors Ă  la source de l’inspiration de l’Ɠuvre, puisque le compositeur va chercher Ă  tirer parti de la singularitĂ© de l’interprĂšte et mettre en avant ses points forts. C’est un peu l’équivalent du modĂšle chez un sculpteur ou un peintre. Lorsque cette dĂ©dicace est employĂ©e, elle est gĂ©nĂ©ralement dĂ©cidĂ©e trĂšs tĂŽt dans le projet, et ce type de travail, lorsqu’il est fructueux, s’apparente Ă  une collaboration, l’interprĂšte pouvant apporter des choses au compositeur, et le compositeur Ă  l’interprĂšte.

c. La dédicace émotionnelle

Le compositeur peut aussi choisir de dĂ©dier son Ɠuvre Ă  de la famille, des amis ou des personnes non musiciennes et extĂ©rieures au milieu musical. On peut parler alors de dĂ©dicace Ă©motionnelle. RĂ©alisĂ©e avec humilitĂ©, cette dĂ©dicace est presque toujours dĂ©sintĂ©ressĂ©e. Il s’agit sans doute de l’hommage le plus sincĂšre, puisque le compositeur ne peut en tirer aucun profit musical et professionnel.

III. Conclusion

Nous avons vu briĂšvement quelques types de dĂ©dicaces et leur implication. Mais nous n’avons fait qu’effleurer le sujet. Il convient de noter que les diffĂ©rentes dĂ©dicaces ne sont pas exclusives et peuvent se combiner entre elles : un commanditaire peut ĂȘtre le dĂ©dicataire d’une Ɠuvre (dĂ©dicace de courtoisie), mais aussi l’interprĂšte (dĂ©dicace artistique, pensons Ă  Mstislav Rostropovitch, Ă  qui l’on doit une grande partie du rĂ©pertoire violoncellistique du XXĂš siĂšcle) et un ami du compositeur (dĂ©dicace Ă©motionnelle). Quoi qu’il en soit, une dĂ©dicace reprĂ©sente toujours un hommage, que celui-ci soit sincĂšre ou intĂ©ressĂ©, crĂ©atif ou opportuniste.