Les nuances, le grand malentendu ! Ou de la bonne notation à adopter vis-à-vis des nuances

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Les nuances, le grand malentendu ! Ou de la bonne notation à adopter vis-à-vis des nuances

lundi 8 fĂ©vrier 2010 Ă  12:01, par Alexis SAVELIEF, dans Dans l’atelier du compositeur, Instrumentation & Orchestration, Orchestration — ⏱ 3 min.

La notation des nuances est toujours sujette à des malentendus !

D’abord il y a ceux qui n’en mettent aucune, nous n’en parlerons pas, c’est tout simplement intolĂ©rable pour les instrumentistes.

Il y a ceux qui en mettent quelques-unes, de façon trĂšs imprĂ©cise, bien souvent les crescendos/diminuendos et les nuances ponctuelles elles-mĂȘmes sont placĂ©es sur la partition avec une prĂ©cision digne du flou artistique le plus flou qui soit (Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre artistique), on ne sait vraiment ni oĂč ça commence, ni oĂč ça finit, s’il s’agit de nĂ©gligence, ou de mauvaise copie, mais c’est dĂ©jĂ  mieux.

Et il y a ceux qui prĂ©cisent tout : les nuances de dĂ©part et d’arrivĂ©e de chaque soufflet, au minimum une indication telle que pochissimo/poco/molto. Cela peut vite devenir difficile et fatiguant pour l’interprĂšte de faire face Ă  cette surcharge cognitive.

Admettons que vous soyez dans le cas n°3 : comment échelonner les nuances ? Il faudrait, pour bien faire, fixer des seuils de décibels, et pourtant, en pratique cette approche est exclue !

Les nuances, comprenons-le bien, sont relatives à notre perception, à l’acoustique d’une salle, c’est aussi une question de contraste : un passage seulement f semblera beaucoup plus fort aprùs un pp qu’aprùs un mf.

Ensuite, chaque instrument (et pour chaque instrument, chaque instrumentiste individuel) a ses propres capacitĂ©s de nuances, donc ses limites, notamment en fonction des registres. La clarinette est rĂ©putĂ©e pour ses trĂšs larges possibilitĂ©s Ă  ce niveau, alors qu’une trompette sera moins facile Ă  jouer pp.

Une flĂ»te ou des flĂ»tes dans le grave ne porteront jamais beaucoup, mĂȘme dans le ffff alors que dans l’aigu/suraigu, elles pourront dominer l’orchestre, et elles auront mĂȘme du mal Ă  jouer trĂšs p. (J’ai perdu quelques dĂ©cibels d’acuitĂ© auditive en jouant en duo violoncelle-flĂ»te, en trio flĂ»te-violoncelle-piano, et en quatuor flĂ»te-violon-alto-violoncelle, donc vous pouvez me croire sur parole : la flĂ»te dans le suraigu, c’est un supplice en termes d’intensitĂ© auditive !)

Devant tant de disparitĂ©s selon les instruments de l’orchestre, comment Ă©crire correctement les nuances ?

Aucune solution définitive, seulement des hypothÚses, que chaque compositeur/orchestrateur devra proposer.

Pour ma part, je fais partie de la troisiĂšme catĂ©gorie, et je note les nuances contextuellement : la plupart du temps, mes nuances sont relatives par rapport au reste de l’orchestre.

Dans les passages plus risquĂ©s, par exemple des flĂ»tes dans le grave ou de la harpe sur un tutti, j’utilise des nuances compensatoires, en incluant dans ma pensĂ©e la dĂ©ficience de l’instrument Ă  cet endroit. Ainsi, je pourrai noter fff la harpe et seulement f ou ff le reste de l’orchestre, en Ă©tant conscient que je n’obtiendrai jamais un vĂ©ritable fff, dans cette situation, Ă  cet instrument, dans ce registre.

Un autre point Ă  prendre en compte est le nombre de doublures. Une ligne trop doublĂ©e devrait Ă©viter des nuances trop Ă©levĂ©es, les doublures rendant dĂ©jĂ  le son pĂąteux par substance. De plus, un passage comprenant plusieurs lignes mĂ©lodiques entremĂȘlĂ©es, devra prendre garde Ă  ne pas opposer une ligne avec quinze doublures et unissons Ă  un malheureux instrument solo, surtout si les nuances n’ont pas Ă©tĂ© pensĂ©es en consĂ©quence (et encore). De toute façon, le rapport entre le nombre d’instrumentistes par pupitre, et le volume sonore produit dans une mĂȘme nuance, n’est pas une fonction linĂ©aire ! (Mais la perception du son et l’échelle des intensitĂ©s est loin de l’ĂȘtre Ă©galement.)

Dans le cas de passages solistes, les nuances sont Ă©videmment indiquĂ©es de façon globale, ce qui compte Ă©tant la perception finale de l’ensemble, avec un instrument en avant-plan clairement dĂ©tachable. C’est-Ă -dire que bien souvent, en pratique, l’accompagnement doit jouer un peu au-dessous des nuances indiquĂ©es, et le soliste un peu au-dessus, chacun ajustant Ă  l’oreille sa nuance pour s’équilibrer et s’harmoniser au mieux avec l’autre. L’indication Solo et, pourquoi pas, en-dehors, peuvent aider l’instrumentiste Ă  prendre conscience de son importance dans ces passages.

En orchestre, il est souvent demandĂ© aux musiciens, en particulier dans les pupitres de cordes, de jouer moins timbrĂ©, en particulier dans les concertos et les opĂ©ras, pour laisser passer les solistes ou les chanteurs. Cela explique qu’on dise souvent d’untel qu’il a un son de musicien d’orchestre, c’est-Ă -dire moins timbrĂ©, par opposition Ă  un soliste ou un chambriste, qui timbre mĂȘme les pp pour porter le son. Les musiciens d’orchestre peuvent aussi jouer sur des p timbrĂ©s ou dĂ©timbrĂ©s selon les situations, et des f timbrĂ©s ou dĂ©timbrĂ©s selon les situations, pour ajouter du relief, des tensions, de la respiration Ă  la musique.

Bref ! Cette histoire de nuances n’est pas simple, et c’est loin d’ĂȘtre une affaire rĂ©solue. Mais au moins j’aurai soulevĂ© la question : Quelle notation convenable pour les nuances ?