“Les aspirations des moins de 25 ans”, un article signĂ© Maurice Ravel

Blog “Dans l’Atelier du Compositeur” & “Sculpteur de Notes”

“Les aspirations des moins de 25 ans”, un article signĂ© Maurice Ravel

mercredi 16 mai 2012 Ă  19:44, par Alexis SAVELIEF, dans Dans l’atelier du compositeur, Le mĂ©tier de compositeur de musique — ⏱ 4 min.

Aujourd’hui, j’aimerais partager avec vous un article signĂ© Maurice Ravel, paru dans l’Excelsior en novembre 1933. Je le trouve tellement actuel, et je me demande ce que pourrait bien penser Maurice Ravel, s’il connaissait notre Ă©poque moderne


Place au texte !

“Il est encore prĂ©maturĂ©, Ă  mon sens, d’essayer de dĂ©finir les tendances de la jeunesse musicale d’aujourd’hui. N’est-il pas toujours un peu indiscret, d’ailleurs, de vouloir faire de la synthĂšse avant de se livrer Ă  de lentes et patientes analyses ? C’est le grand dĂ©faut de ce que l’on pourrait appeler la critique musicale de “normalien”, c’est-Ă -dire de ces trĂšs ingĂ©nieuses vues de l’esprit qui ont acclimatĂ© chez nous tant de sĂ©duisantes thĂ©ories trĂšs claires, trĂšs logiques, mais ne tenant pas suffisamment compte du phĂ©nomĂšne musical proprement dit.

On est toujours portĂ© Ă  crĂ©er en esthĂ©tique des cadres trop rigides et Ă  prĂ©ciser Ă  l’excĂšs les caractĂ©ristiques d’une Ă©cole dans laquelle on fait entrer tant bien que mal, pour les besoins de la cause, des artistes que rien ne prĂ©destinait Ă  cette spĂ©cialisation. Nous n’avons pas le recul nĂ©cessaire pour embrasser dans son ensemble le tableau de la France musicale actuelle.

Cependant, l’observateur attentif peut recueillir, ça et lĂ , quelques indications instructives. Il est indispensable, lorsqu’on parle des “jeunes” d’aujourd’hui, de sĂ©parer l’une de l’autre deux gĂ©nĂ©rations dont les routes commencent Ă  prendre des directions divergentes. Il y a les “jeunes” de l’aprĂšs-guerre, c’est-Ă -dire les “adolescents” inquiets, farouches et un peu agressifs qui eurent Ă  recommencer sur une planĂšte entiĂšrement bouleversĂ©e les travaux (?) de la civilisation musicale. Leur tĂąche Ă©tait difficile et ingrate. Ils Ă©prouvaient le besoin instinctif de rompre brutalement avec les traditions de leurs aĂźnĂ©s. Ils se trouvaient dans des conditions sociales et intellectuelles si diffĂ©rentes de celles qui existaient avant 1914 qu’ils furent amenĂ©s, presque automatiquement Ă  adopter des attitudes, des mĂ©thodes et un style de briseurs d’idoles. Dans toutes les rĂ©volutions, il y a une pĂ©riode sacrifiĂ©e Ă  la destruction. On eut, pendant quelque temps, en musique, des Ă©quipes de dĂ©molisseurs. Et le succĂšs leur vint immĂ©diatement. Certains avaient des dons exceptionnels. Mais la violence de leurs gestes Ă©tait trop souvent calculĂ©e.

AprĂšs une pĂ©riode oĂč leur action fut mise en lumiĂšre avec insistance, les principaux reprĂ©sentants de cette gĂ©nĂ©ration se sont dispersĂ©s et ont cessĂ© de poursuivre les mĂȘmes objectifs. Leur tĂąche Ă©tait accomplie. Ils avaient rompu publiquement avec l’art de luxe que constituait l’impressionnisme d’avant-guerre et essayĂ© d’orienter la sensibilitĂ© contemporaine vers un idĂ©al plus amer, plus Ăąpre et plus fort. Ils rĂ©pudiaient ouvertement la sensibilitĂ© et l’attendrissement. Ils faisaient, de leur propre aveu, de la musique “cruelle”.

N’oublions pas qu’un Serge de Diaghilev lui-mĂȘme recherchait ce qu’il appelait des partitions “mĂ©chantes”.

Et maintenant, voici venir la gĂ©nĂ©ration qui, sur ce terrain ainsi dĂ©blayĂ©, va construire. C’est celle-lĂ  qui prĂ©sente, pour l’observateur, le plus vif intĂ©rĂȘt. Elle est peu connue. Elle se compose des Ă©tudiants qui n’ont guĂšre dĂ©passĂ© la vingtiĂšme annĂ©e. VoilĂ  les vĂ©ritables “jeunes” dont il faut surveiller de prĂšs les premiĂšres Ɠuvres.

Leurs maĂźtres dĂ©couvrent en eux beaucoup de tendances communes. Ils se sĂ©parent nettement de la troupe des pionniers et des “sapeurs” qui les a prĂ©cĂ©dĂ©s. Ils sont beaucoup plus prĂ©occupĂ©s qu’eux d’apprendre solidement leur mĂ©tier et de soigner leur Ă©criture. Ils ne font plus de la musique Ă  coups de poing.

Ils travaillent plus que leurs aĂźnĂ©s immĂ©diats, produisent moins et s’orientent de plus en plus vers une sorte de nĂ©o-classicisme assez curieux. Ces tout jeunes gens n’ont plus la mĂȘme rĂ©pugnance que leurs aĂźnĂ©s pour les recherches expressives et mĂȘme pour les expressions d’une sensibilitĂ© loyalement avouĂ©e. Il est encore bien difficile de deviner les objets mystĂ©rieux vers lesquels leur instinct les dirige. On peut cependant reconnaĂźtre dans leurs Ɠuvres un souci de clartĂ©, de nettetĂ©, de franchise, un amour de la vie et de la lumiĂšre, une sorte d’allĂ©gresse intĂ©rieure dont la gĂ©nĂ©rositĂ© a bien du mĂ©rite. On ne trouve pas chez eux de parti pris d’écriture.

Que vont faire ces jeunes gens ? Leur situation est singuliĂšrement angoissante. La plupart des grands modes d’expression musicale leur sont interdits par les circonstances. Le thĂ©Ăątre lyrique, sous sa forme traditionnelle, est en train de mourir. Dans le monde entier, la foule se dĂ©tourne de cette formule de spectacle qu’il faut Ă  tout prix renouveler. Les conditions Ă©conomiques actuelles ne leur permettent pas non plus de s’orienter vers les grandes Ɠuvres symphoniques et encore moins vers celles qui exigent la collaboration de masses chorales. Tout cela coĂ»te trop cher aujourd’hui. La musique de chambre ne rassemble plus que quelques rares fidĂšles. L’heure est dure pour les compositeurs. Il ne leur reste plus, pour atteindre le cƓur de la foule, que les voix innombrables des haut-parleurs. Le disque, la pellicule parlante et l’antenne de la T.S.F. peuvent aujourd’hui sauver la musique en pĂ©ril. Malheureusement, les Ă©diteurs de musique enregistrĂ©e ont d’autres prĂ©occupations. Le disque ne fait que consacrer des succĂšs commerciaux au lieu de lancer des Ɠuvres nouvelles, Ă©crites spĂ©cialement Ă  son intention. Le cinĂ©ma sonore, qui pourrait ĂȘtre la grande expression lyrique de l’art d’aujourd’hui, repousse avec effroi la collaboration des vĂ©ritables musiciens et ne les laisse que peu pĂ©nĂ©trer dans les studios. Reste la radio qui, elle aussi, s’est dĂ©sintĂ©ressĂ©e jusqu’ici de ce problĂšme mais qui ne pourra plus, dĂ©sormais, y demeurer longtemps indiffĂ©rente.

En rĂ©sumĂ©, j’admire l’optimisme et le bel Ă©quilibre dans lequel mes cadets abordent la lutte contre l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale. Leur Ă©tat d’esprit actuel nous permet de mettre en eux toute notre confiance. Et il nous plaĂźt d’imaginer que la nĂ©cessitĂ© de vaincre les terribles obstacles accumulĂ©s sur leur route les amĂšnera Ă  dĂ©couvrir Ă  ce redoutable problĂšme des solutions neuves et hardies que nous ne pouvons actuellement soupçonner.”

— Maurice Ravel