L’orchestration, et du bon dosage de la difficultĂ© des parties instrumentales

Blog “Dans l’Atelier du Compositeur” & “Sculpteur de Notes”

L’orchestration, et du bon dosage de la difficultĂ© des parties instrumentales

samedi 21 novembre 2009 Ă  19:29, par Alexis SAVELIEF, dans Composition musicale, Dans l’atelier du compositeur, Instrumentation & Orchestration, Orchestration — ⏱ 3 min.

Dans cet article, nous allons parler de la gestion de la difficulté des parties instrumentales dans une orchestration.

Tout d’abord, et quitte Ă  ĂȘtre Ă  contre-courant de ce que certains compositeurs et orchestrateurs pensent et prĂŽnent, je souhaiterais vous avertir du danger d’écrire des parties instrumentales faciles Ă  tout prix. Je parle ici en tant que violoncelliste d’orchestre, des parties trop faciles, des ploum-ploums, ou un concentrĂ© de tenues interminables, sont un moyen trĂšs sĂ»r d’ennuyer les instrumentistes, de les dĂ©sinvestir de la musique que vous leur proposez, et de les pousser Ă  adopter par consĂ©quent un style “fonctionnaire” — ce qui est dĂ©rangeant, lorsqu’il s’agit de musique. Un violoncelliste prĂ©fĂšrera souvent jouer du Beethoven que du Mozart, allez savoir pourquoi


Les musiciens ont besoin de challenge, ils ont besoin d’ĂȘtre mis en valeur, et en tout cas d’avoir “des choses Ă  jouer”. Il m’est arrivĂ© de jouer au pupitre de violoncelles des Ɠuvres remarquables, mais dĂ©pourvues d’intĂ©rĂȘt quant Ă  leur seule partie de violoncelle. La rĂ©action ne s’est pas faite attendre : autour de moi mes collĂšgues ont commencĂ© Ă  dire avec ennui “Mais en fait, on n’a rien Ă  jouer !”

Il arrive, dans certaines Ɠuvres, que le nombre de mesures Ă  compter, ainsi que la propension Ă  avoir des tenues nombreuses et peu variĂ©es, ne dĂ©range pas trop. Mais il s’agit vraiment d’exceptions : les mouvements lents de Beethoven (la Marcia funebre de la Symphonie n° 3 — “HĂ©roĂŻque”, le deuxiĂšme mouvement du Concerto pour violon), PellĂ©as et MĂ©lisande de Debussy. De mĂȘme, le dernier mouvement de la Symphonie n° 3 de Mahler (dĂ©cidĂ©ment, j’aime les symphonies n° 3 !). Les harmonies dans ces Ɠuvres sont tellement belles, que c’est tout aussi fantastique d’écouter l’ensemble dans les mesures Ă  compter, et de jouer des tenues pour soutenir la musique, que d’avoir le thĂšme ou le motif principal. Vous pourrez Ă©galement noter, qu’à un moment ou Ă  un autre, dans les Ɠuvres prĂ©citĂ©es, chacun a la possibilitĂ© de s’exprimer, mĂȘme de façon transitoire.

Cela dit, dans PellĂ©as, je suis Ă  peu prĂšs certain que les trompettistes doivent s’ennuyer ferme, en particulier pendant les rĂ©pĂ©titions : peut-ĂȘtre deux minutes Ă  jouer au total, sur prĂšs de trois heures de musique. Par contre, au moment de jouer, obligation d’ĂȘtre juste, malgrĂ© l’instrument et les lĂšvres froides !


Dans l’ensemble, les instrumentistes de la famille des cuivres ont tendance Ă  avoir des parties clairsemĂ©es et ennuyeuses, confinĂ©es au soutien des grands tutti orchestraux (je pense aux trombones par exemple). Malheureusement pour eux, lorsque c’est Ă  leur tour de prendre la parole enfin, on leur demande (et Ă  raison) de jouer moins fort, pour ne pas couvrir tout l’ensemble ! C’est forcĂ©ment frustrant. Le problĂšme est dĂ©jĂ  moins flagrant pour les bois.

Je recommanderais donc, autant que possible, de traiter tous les instruments de façon intĂ©ressante, mĂȘme dans les contrechants secondaires. Si les parties individuelles sont dĂ©jĂ  riches et captivantes, cela en rendra l’ensemble d’autant plus vivant, et tout le monde aura l’occasion d’avoir “son” moment. Je pense notamment aux trombones, au tuba, et parfois aussi, Ă  la percussion.

Chaque instrument est beau, chaque instrument a des ressources expressives (et non-expressives) qui lui sont propres, alors autant profiter de la diversitĂ© orchestrale, et offrir un rĂŽle de premier plan Ă  tous. Vous le dĂ©couvrirez dans quelques prochains articles, je considĂšre Mahler comme l’un des orchestrateurs les plus fins, probablement plus encore que Ravel et Debussy, et je vous montrerai bientĂŽt pourquoi.

Il est toutefois Ă©vident que, dans certaines circonstances, la difficultĂ© doit ĂȘtre utilisĂ©e avec modĂ©ration. Petite liste non-exclusive : si vous Ă©crivez pour un orchestre amateur ou de 2Ăš Cycle, et si vous disposerez de trĂšs peu de temps pour rĂ©pĂ©ter, en particulier si les musiciens dĂ©chiffreront sur place — dans ces cas-lĂ , modĂ©rez-vous !

Si vous avez la chance de pouvoir compter sur d’excellents musiciens, alors Ă©crivez-leur des passages intĂ©ressants, voire non-conventionnels, rencontrez des musiciens le plus tĂŽt possible durant l’écriture, demandez-leur de vĂ©rifier vos parties, de vous faire des dĂ©monstrations (une camĂ©ra est alors trĂšs utile), de vous proposer des alternatives. Bref ! Faites-les participer Ă  votre musique, car ils seront votre tout premier public, qui plus est le public-interprĂšte de votre Ɠuvre, et s’ils s’en sentent proche, cela leur sera d’autant plus facile et agrĂ©able de jouer votre Ɠuvre.

Si je devais ajouter une derniĂšre chose, je dirais que si vous avez la chance de jouer d’un instrument bien reprĂ©sentĂ© dans les formations orchestrales, essayez de jouer en orchestre, pour vivre vous-mĂȘme cette expĂ©rience. Pour ma part, si j’aime autant l’orchestre et l’orchestration, c’est aussi parce que j’aime tout autant jouer en orchestre qu’écrire pour : cela m’apporte un regard nouveau sur les Ɠuvres travaillĂ©es, cela me fait dĂ©couvrir du rĂ©pertoire que je sous-estimais auparavant, et surtout, cela me permet de vivre la musique. Jouer en orchestre est bouleversant.