RĂ©flexion : De la maniĂšre d’enseigner l’orchestration — deux axes

Blog “Dans l’Atelier du Compositeur” & “Sculpteur de Notes”

RĂ©flexion : De la maniĂšre d’enseigner l’orchestration — deux axes

mercredi 25 mai 2011 Ă  12:46, par Alexis SAVELIEF, dans Dans l’atelier du compositeur, Instrumentation, Instrumentation & Orchestration, Orchestration, RĂ©flexions / Questionnements — ⏱ 5 min.

Cela fait longtemps que je n’ai pas publiĂ© un vrai article, alors voici un petit sujet polĂ©mique


Dans les classes d’orchestration et de composition, on peut observer un phĂ©nomĂšne semble-t-il fort rĂ©pandu : on commence par faire orchestrer/composer aux Ă©lĂšves des piĂšces pour un petit effectif, souvent seulement quelques musiciens. Progressivement, au fil des devoirs, l’effectif devient plus fourni.

Cette façon de procĂ©der m’a toujours semblĂ© logique quelque part, et pourtant je ne suis pas certain que je n’essaierais pas l’inverse de temps Ă  autres s’il m’en Ă©tait donnĂ© l’occasion.

I. De petits ensembles Ă  de grands effectifs

Voyons d’abord les raisons qui peuvent assurer l’idĂ©e qu’il est prĂ©fĂ©rable de commencer par de petits ensembles.

Écartons dĂ©jĂ  les considĂ©rations d’ordre financier : plaçons-nous dans un monde parfait, dans lequel disposer d’un orchestre de bon niveau pour rendre concrets les devoirs d’élĂšves ne relĂšverait pas de l’utopie.

On peut supposer que les Ă©lĂšves arrivant en classe d’orchestration ou de composition n’ont aucune connaissance des instruments Ă  part le leur. Si cette idĂ©e semble dĂ©fendable, en pratique on demande frĂ©quemment un dossier pour admettre les Ă©lĂšves dans ces classes, avec Ɠuvres prĂ©cĂ©dentes, etc., ce qui se vĂ©rifie aussi dans la moyenne d’ñge, beaucoup plus Ă©levĂ©e que dans les classes d’instruments. Ce qui implique, pour ĂȘtre cohĂ©rent, de disposer d’un niveau minimum en formation musicale, donc avoir des notions au moins rudimentaires d’analyse/harmonie/orchestration.

Admettons cependant que les Ă©lĂšves ignorent pratiquement tout des instruments de l’orchestre (en particulier pour les pianistes). Dans ce cas, les Ă©lĂšves apprennent progressivement d’un cĂŽtĂ© l’instrumentation (les noms des instruments, les transpositions qui s’appliquent, les conventions de notation d’un conducteur, les meilleurs registres, les limitations, etc.), de l’autre Ă©tudient des styles d’abord simples puis de plus en plus complexes : Mozart, puis Beethoven, puis Bruckner, puis Mahler, Ravel, Strawinsky, etc.

L’avantage de cette mĂ©thode est de se conformer Ă  des lieux communs tels « Apprendre Ă  marcher avant de courir. », ce qui est d’ailleurs parfaitement sensĂ©. C’est une façon d’apprendre tout Ă  fait acadĂ©mique, rĂšglementaire et orientĂ©e thĂ©orie, les Ă©lĂšves apprennent et Ă©tudient d’abord, et ils feront leur sauce plus tard. Cela me semble adaptĂ© pour les Ă©lĂšves souhaitant faire de l’orchestration/composition sans forcĂ©ment savoir prĂ©cisĂ©ment oĂč ils vont, sans ressentir l’urgence absolue d’écrire ce qu’ils portent en eux.

II. Grand orchestre d’abord, petits effectifs ensuite

Mais n’y aurait-il pas de place pour une autre façon d’apprendre ? Une mĂ©thode que l’on pourrait humoristiquement appeler « pour les impatients » !

Ici, sans doute personne n’ignore que je n’ai pas suivi de classe d’orchestration officielle, et que j’ai surtout appris « sur le tas », avec le lot d’erreurs et maladresses que cela implique. Par extension, tous les avis formulĂ©s dans cet article n’impliquent que moi.

Écrire de la musique, pour certaines personnes, est indissociable de la vie elle-mĂȘme, comme peut l’ĂȘtre le jeu d’un instrument, la peinture/arts plastiques, la poĂ©sie pour d’autres. C’est une pulsion incontrĂŽlable et vitale.

Si l’on entre dans cette catĂ©gorie, il me semble qu’il peut ĂȘtre utile d’adopter la dĂ©marche inverse.

Je m’explique. Si certains, à l’instar de Maurice Ravel, considùrent l’orchestration comme un acte purement technique, il n’en est pas moins vrai que l’orchestration, aprùs (ou pendant) la conception de la musique proprement dite, marque une Ɠuvre de son sceau personnel (ou pas).

Commencer directement par Ă©crire pour grand orchestre, si cette façon de procĂ©der peut sembler contre-intuitive de prime abord, demande plus d’investissement personnel Ă  l’élĂšve, plus de travail, donc une motivation inĂ©branlable (la charge de travail pour Ă©crire toutes les notes d’une piĂšce pour grand orchestre reprĂ©sente une charge de travail plus importante qu’écrire pour cinq instruments, indĂ©pendamment de la conceptualisation proprement dite d’une orchestration).

L’orchestration/Ă©criture d’une piĂšce est dans tous les cas rarement dissociĂ©e de recherches plus ou moins poussĂ©es, ne serait-ce que parce que l’absence de recherches pourrait ĂȘtre le signe d’une stagnation et d’un appui sur des lauriers prĂ©cĂ©demment acquis. L’élĂšve devrait donc aller consulter des instrumentistes, lire des traitĂ©s, Ă©couter beaucoup de musique, analyser des partitions d’orchestre, en particulier les premiers temps.

L’orchestration relevant beaucoup du goĂ»t de chacun, cette mĂ©thode pourrait favoriser l’éclosion d’un style personnel pour les Ă©lĂšves prĂȘts Ă  s’investir pleinement. Je prĂ©fĂšre une maladresse personnelle Ă  un clichĂ© (au hasard : flĂ»te et jeu de timbres Ă  toutes les sauces
).

De plus, quelque part il est plus facile d’orchestrer pour grand orchestre, les ressources sont plus abondantes, les contrastes plus nombreux. Avec peu d’instruments, les limites peuvent se faire sentir rapidement, cela implique ruse et concision, notamment pour ne pas Ă©puiser les instrumentistes Ă  vents (jouer fff pendant une demi-heure sans interruption ça fatigue !). Au fil du temps, en connaissant mieux les instruments, Ă©crire pour de petits ensembles devient donc plus facile.

En revanche, le problĂšme des Ă©quilibres se pose davantage pour les grands effectifs : les masses qu’il est possible de dĂ©ployer doivent ĂȘtre Ă©quilibrĂ©es avec soin. LĂ  encore, si cette partie s’apprend bien sĂ»r thĂ©oriquement, rien ne remplace la pratique, car le retour est immĂ©diat, la sanction ne se fait pas attendre.

III. Pas de conclusion

AprĂšs il est certain qu’orchestrer l’Ɠuvre d’un autre relĂšve, ou devrait relever, d’un travail de faussaire, jusqu’aux tics, jusqu’aux indications (toujours en français chez Maurice Ravel, en allemand chez Gustav Mahler, des expressions particuliĂšres propres Ă  chacun), jusqu’à la notation (chez Maurice Ravel, les glissandos sont notĂ©s avec une barre de triple flottante au dĂ©part et Ă  l’arrivĂ©e, parfois toutes les notes sont Ă©crites, les glissandos en harmoniques sont Ă©crits en thĂ©oriquement-toutes-notes, Gustav Mahler insĂšre de nombreuses notes Ă  l’intention du chef d’orchestre, etc.), jusqu’à la façon de colorer, d’employer certains instruments d’une certaine façon.

Certains pensent qu’au contraire, toute personne orchestrant l’Ɠuvre d’un autre devrait y apporter quelque chose. Chacun doit se faire son avis, j’aime bien l’orchestration de Marius Constant de Gaspard de La Nuit de Maurice Ravel (d’ailleurs pas tout Ă  fait dans le style faussaire !), d’autres prĂ©fĂšreront la version Herbie Hancock du Concerto en Sol.

Il n’empĂȘche que pour avoir dĂ©jĂ  jouĂ© dans des orchestrations de Ravel prĂ©vues pour des effectifs bringuebalant (petit effectif, dont guitare, clavecin, mark tree,
), je trouve l’intĂ©rĂȘt de ce genre de dĂ©marches limitĂ©. Soit on orchestre la musique d’un autre et on le respecte, soit on Ă©crit sa propre musique et on fait ce qu’on veut !

Si je dĂ©fends donc la deuxiĂšme approche de l’orchestration, d’un grand effectif Ă  un petit effectif, il est Ă©vident qu’il faut jongler avec les limitations du systĂšme des classes : plusieurs Ă©lĂšves, diffĂ©rentes personnalitĂ©s, diffĂ©rentes motivations, moyens limitĂ©s pour faire jouer les orchestrations, etc., ce pour quoi le premier systĂšme semble le plus satisfaisant : permettre un apprentissage lent et cadrĂ© Ă  la plupart des Ă©lĂšves, qui ont souvent besoin d’évoluer dans des cases, au risque d’ennuyer les passionnĂ©s, beaucoup plus curieux et autonomes.

Quoi qu’il en soit, chacun peut obtenir d’excellents rĂ©sultats avec chacune de ces mĂ©thodes, je soutiens juste que si un jour l’occasion m’en est donnĂ©e, je ferai des essais avec une autre façon d’apprendre l’orchestration