Le (vrai) rîle de l’inspiration : Comment surmonter la page blanche ?

Blog “Dans l’Atelier du Compositeur” & “Sculpteur de Notes”

Le (vrai) rîle de l’inspiration : Comment surmonter la page blanche ?

dimanche 19 septembre 2010 Ă  19:16, par Alexis SAVELIEF, dans Composition musicale, CrĂ©ativitĂ© musicale, Dans l’atelier du compositeur — ⏱ 4 min.

Ayant obtenu mon Prix de Perfectionnement de violoncelle au CNR de Paris en juin dernier, j’ai enfin eu le temps de me remettre Ă  la composition, Ă  savoir, me remettre au travail sur mon “Concerto pour Cristal Baschet & Orchestre”. J’avais dĂ©jĂ  pas mal d’esquisses, voire quelques pages quasi-dĂ©finitives, cependant, rien de substantiel concernant la forme du concerto dans son entier. Ma derniĂšre piĂšce de dimension importante Ă©tait la Suite d’orchestre “Nosferatu”, mais il ne s’agissait pas vraiment d’un travail de composition — seulement d’adaptation et d’orchestration. Mon dernier projet important Ă©tait donc ma partition d’une heure et demie pour le film muet de Friedrich Wilhelm Murnau “Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur” (1921), terminĂ©e dĂ©but 2006
 Mais il s’agissait d’une musique de film : la structure Ă donner Ă  l’Ɠuvre Ă©tait donc presque Ă©vidente.

AprĂšs tant de temps passĂ© loin de mes pages de papier Ă  musique jauni, j’ai Ă©videmment Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  la problĂ©matique que chaque compositeur, et mĂȘme chaque artiste, rencontre un jour, et mĂȘme souvent.

Comment commencer un projet ?

Évidemment, on pense tout de suite Ă  “l’inspiration”, un peu Ă  tort et Ă  travers d’ailleurs. En effet, comment dĂ©finir “l’inspiration” ?
 Comment vient-elle ? Les romantiques auraient parlĂ© de leur “Muse” venue leur souffler des idĂ©es. Cette idĂ©e est bien sĂ»r plaisante si l’on aime les fleurs bleues et les images d’Épinal, mais c’est surtout une occasion de procrastiner en attendant le moment oĂč, peut-ĂȘtre, le travail se ferait presque tout seul
 (Je vais vous Ă©viter des dĂ©ceptions et vous faire prendre un raccourci : ça n’arrive JAMAIS !) Cette idĂ©e est en pratique un peu vraie sur les bords, mais dans une certaine mesure, nous sommes beaucoup moins tributaires du hasard que ce que le grand public se repaĂźt de croire ! Gaston Bachelard ne disait-il pas : “Celui qui trouve sans chercher est celui qui a longtemps cherchĂ© sans trouver.” VoilĂ  qui tombe Ă  propos ! Car aprĂšs toutes ces annĂ©es, je ne puis qu’ĂȘtre d’accord — et sans la moindre rĂ©serve !

Dans le mĂȘme temps, par un hasard bienvenu, j’ai enfin ouvert l’un des livres qui se trouvaient sur ma table de chevet depuis des mois, que j’avais emportĂ© partout en vacances cet Ă©tĂ©, sans jamais ne serait-ce qu’avoir lu l’introduction, ni mĂȘme avoir une idĂ©e prĂ©cise de son contenu ! Ce livre, L’Atelier du Musicien, de Frederick Dorian, est prĂ©cisĂ©ment consacrĂ© Ă  la comprĂ©hension de la genĂšse des Ɠuvres musicales des grands compositeurs !

À travers des extraits de lettres, des tĂ©moignages de leurs Ă©lĂšves ou des Ă©crits des compositeurs eux-mĂȘmes, nous assistons Ă  la naissance de diverses Ɠuvres, dans des conditions trĂšs variĂ©es. Cependant, une constante apparaĂźt en filigrane : tous ces compositeurs, tous ces gĂ©nies, de Mozart Ă  Bach, en passant par Wagner, Verdi, Beethoven et Rossini, tous Ă©taient des travailleurs acharnĂ©s. L’inspiration leur venait peut-ĂȘtre dans des circonstances variables les uns des autres, peut-ĂȘtre plus ou moins facilement, mais leur capacitĂ© de travail Ă©tait telle qu’ils avaient au moins la force d’écrire toutes les notes de leurs Ɠuvres, ce qui en soi relĂšve dĂ©jĂ  d’un tour de force. (Pour information, rien que la mise au propre des trois derniers actes et demis de “Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur” m’a pris un mois — en travaillant tous les jours sans week-end — ; et celle de la Suite “Nosferatu”, un mois Ă©galement, dans des circonstances similaires. Alors j’imagine que Mozart, Beethoven et consorts
)

Si l’on regarde la situation de base au dĂ©but d’un nouveau projet, on voit un espace de jeu infini, avec le compositeur tout seul au centre. C’est Ă  peu prĂšs comme se trouver dans l’immensitĂ© de l’Univers : OĂč aller ? La premiĂšre question est donc de savoir dans quelle direction partir. Si cette toute premiĂšre question n’est pas rĂ©solue, le compositeur ne bouge pas, et la page reste blanche (mĂȘme si, dans mon cas, la page blanche est faite de papier jauni). Il faut donc rĂ©duire progressivement l’espace occupable. Un agriculteur commence par dĂ©limiter son champ, effectivement — au moyen d’une clĂŽture — ou symboliquement — dans sa tĂȘte —. Le compositeur doit donc se comparer Ă  un agriculteur. Une fois son champ dĂ©limitĂ©, il va pouvoir commencer Ă  planter du blĂ©, du maĂŻs, des carottes ou ce qui lui chante, mais il est impĂ©ratif de savoir de quel espace il dispose.

Ensuite, il va pouvoir se poser la deuxiĂšme question : Que planter ? Par exemple, le compositeur pourra dĂ©cider de l’effectif instrumental (ou autres, si l’effectif est secondaire). Ou de son axe de travail : Je veux construire un chĂąteau, quels sont les matĂ©riaux les plus adaptĂ©s ?

Une fois cette base Ă©tablie, et rĂ©pondant Ă  chaque fois Ă  de nouvelles questions, le compositeur dispose petit Ă  petit d’un cadre de travail de plus en plus Ă©troit, dans lequel il peut travailler : l’image floue devient nette. Il n’est d’ailleurs pas exclu d’envisager qu’à un moment donnĂ©, l’Ɠuvre s’étende et aille empiĂ©ter sur le champ d’à cĂŽté ! La souplesse est importante bien sĂ»r, mais il ne faut pas oublier qu’un esprit humain ne peut consciemment traiter qu’une quantitĂ© limitĂ©e d’informations, d’oĂč la nĂ©cessitĂ© du cadre et de la forme de l’Ɠuvre, sans lesquels les auditeurs (et le crĂ©ateur !) risqueraient de se perdre.

L’inspiration est donc conditionnĂ©e en partie par le travail prĂ©alable du compositeur et sa facultĂ© Ă  dĂ©finir des limites (que l’on peut appeler « contraintes ») en dĂ©but de projet. Sans ces limites, la libertĂ© est paralysante : paradoxalement un excĂšs de libertĂ© rend moins libre qu’une limitation de cette liberté ! Aar l’esprit humain a du mal Ă  gĂ©rer et concevoir l’infini, du fait des limites mĂȘmes inhĂ©rentes de sa constitution. Par analogie, un ordinateur auquel on demande d’exĂ©cuter trop de tĂąches par rapport Ă  sa puissance, finira par planter.

En somme, le travail du compositeur est symboliquement celui d’un explorateur partant conquĂ©rir de nouvelles et excitantes contrĂ©es, expĂ©rience qu’il partage ensuite. C’est au compositeur de mener l’auditeur, de lui faire dĂ©couvrir une parcelle de l’espace infini, choisie pour certaines raisons qui lui sont propres (voire au hasard s’il le faut !), au travers de son regard et de ses oreilles (intĂ©rieurs) Ă  lui, en lui servant de guide de cet espace inconnu. L’auditeur aura de toute façon bien assez de choix Ă  faire pour choisir quelles musiques et de quels compositeurs Ă©couter !