CinĂ©ma & Musique de film : “Shadow of the Vampire”

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CinĂ©ma & Musique de film : “Shadow of the Vampire”

samedi 28 novembre 2009 Ă  23:54, par Alexis SAVELIEF, dans CinĂ©ma, DĂ©couvertes, Musique de film / musique Ă  l’image — ⏱ 3 min.

Assez peu connu, L’Ombre du Vampire est un film de 2001 rĂ©alisĂ© par E. Elias Merhige, relatant de façon romancĂ©e le tournage de “Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur” de F. W. Murnau, avec John Malkovich dans le rĂŽle de ce dernier et Willem Dafoe dans celui de Max Schreck.

Dans ce film, Murnau aurait engagĂ© un vĂ©ritable vampire pour interprĂ©ter le rĂŽle du glaçant comte Orlok, sans toutefois en avertir son Ă©quipe
 Tout le pitch est bien lĂ , dans cette confrontation entre la rĂ©alitĂ© historique et cette relecture fantastique. On assiste donc Ă  des reconstitutions du tournage et des remake de certaines scĂšnes (traitĂ©es en noir et blanc).

Si le film est plutĂŽt dĂ©cevant, malgrĂ© une idĂ©e originale et plus qu’intĂ©ressante, la musique, signĂ©e Dan T. Jones, pour sa part mĂ©rite largement le dĂ©tour. J’avais achetĂ© la bande originale Ă  l’époque, sans avoir vu le film, et je ne l’ai jamais regretté !

Dan Jones nous entraĂźne dans une partition remarquablement orchestrĂ©e, froide, Ă  l’ambiance brumeuse, mystĂ©rieuse, et acĂ©rĂ©e, avec quelques touches de chaleur simulĂ©e, la musique parfois mĂȘme glaçante prĂ©cisĂ©ment dans sa chaleur. Que dire en quelques mots ? On perçoit des relents de Kurt Weill, de laudanum, et de cinĂ©ma muet ! Les morceaux sont courts, mais leur prĂ©cision, leur fragmentation dirais-je, en font des miniatures constituant, Ă  la maniĂšre d’un Arlequin vĂȘtu de son costume composite formĂ© de losanges colorĂ©s, un personnage, un univers, saisissable non dans sa globalitĂ© mais plutĂŽt dans une foule sans cesse renouvelĂ©e d’instantanĂ©s. Quelques motifs parsĂšment la partition, mais aucun thĂšme n’émerge, il n’y en a d’ailleurs nullement besoin.

Concernant l’orchestration, les cordes sont richement utilisĂ©es, rĂ©guliĂšrement en modes de jeu altĂ©rĂ©s, non vibrato, sul ponticello, quelques battutos, de nombreuses harmoniques
 Les dĂ©tails d’orchestration sont superbes et stylĂ©s, du traitement des cordes aux sourdines de cuivres en passant par les solos (surtout violon, mais aussi quelques mises en relief de clarinette basse, basson) et l’emploi intelligent et parcimonieux des percussions (un superbe la de vibraphone avec archet dans The Woods !, quelques interventions de jeu de timbres/crotales, des peaux graves et inquiĂ©tantes dans Going to Sleep, mĂ©dium et robustes dans The Bunker, et une intervention anachronique mais efficace de Mark Tree dans Good Living). Quelques morceaux de genre, comme des [faux] morceaux “de cabaret” du dĂ©but des annĂ©es 1920, ou la superbe Greta’s Waltz, semblant sortir d’une boĂźte Ă  musique orchestrale ! (Je m’étais amusĂ© Ă  reprendre Ă  l’oreille ce morceau, et l’orchestration est beaucoup plus Ă©laborĂ©e qu’il n’y paraĂźt !)

Seul petit bĂ©mol, le CD contient des effets sonores dans quelques pistes (ambiances de ville ou de cabarets), cependant trĂšs efficaces dans le contexte (Dan Jones est Ă©galement, il faut le noter, sound designer). Le disque s’ouvre ainsi avec une ambiance reposante de ville, dans A Street in Wismar, sur laquelle entre progressivement la musique
 Title Music commence avec le son crĂ©pitant de la manivelle des camĂ©ras d’époque, sur lequel se greffe le son d’un enregistrement jouĂ© sur gramophone, puis sur lequel des harmoniques inquiĂ©tantes de cordes Ă©mergent doucement, dans une atmosphĂšre rappelant le PrĂ©lude Ă  la Nuit de la Rhapsodie Espagnole de Maurice Ravel.

Enfin, nous n’évoquerons nullement les titres des plages, pas forcĂ©ment appropriĂ©s aux scĂšnes auxquelles elles sont relatĂ©es, ni l’ordre de sĂ©quençage, chamboulĂ© par rapport Ă  la chronologie de la musique dans le film (mais plutĂŽt efficace Ă  mon goĂ»t).

Un album particulier, en somme, mais Ă  prendre comme il vient, dans sa fraĂźcheur, dans son instantanĂ©itĂ©, pour saisir les nuances de cet univers remarquable et envoĂ»tant que nous propose Dan Jones, univers obsĂ©dant et tout en teintes sĂ©pias, Ă  l’image de Nosferatu, Une Symphonie de l’Horreur, de Friedrich Wilhelm Murnau.