Dorico

Le logiciel de notation musicale de demain

Dorico

Le logiciel de notation musicale de demain

Introduction

Les logiciels de notation musicale ces dernières années, et la gestation de Dorico

Dorico, nouveau venu parmi les logiciels de notation musicale vétérans Finale et Sibelius, est sorti le 19 octobre 2016, il y a seulement quelques jours. Après des années d’utilisation de Finale professionnellement, à la fois en tant que copiste musical, professeur (et maintenant professeur de notation musicale avec Finale au CRD de Gennevilliers) et surtout compositeur, j’ai moi-même suivi avec beaucoup d’intérêt la gestation puis la sortie de la version 1 de Dorico, développée par une partie de l’équipe des anciens développeurs de Sibelius, licenciés par Avid il y a quelques années, mais embauchés presqu’aussitôt par Steinberg…

Le blog de Daniel Spreadbury, Making Notes, nous tenait informé de l’avancement du logiciel depuis le début du projet ; sa transparence quant aux rouages et la minutie impliqués lors du développement des fondations de Dorico présage d’une base encourageante pour les utilisateurs. Sans oublier Steinberg, qui, ayant investi pendant plus de quatre ans sans retour, semble faire preuve de longueur de vue ; un peu de vision à long-terme dans le domaine est d’ailleurs probablement essentiel pour percer véritablement face à Finale et Sibelius ; pourquoi passer à un autre logiciel, quand deux autres permettent déjà de réaliser à peu près n’importe quelle partition, et ce depuis vingt ou trente ans ? Car après tout, l’avenir d’un format de fichier est capital pour assurer et rassurer les compositeurs que leurs partitions seront toujours lisibles et modifiables dans dix, quinze ou vingt ans ; certes, il existe le format MusicXML, mais l’implémentation en est pour le moins variée et inégale, et pour nombre d’entre-nous, ce format s’avère très insuffisant.

Après la première décennie des années 2000, où les deux principaux concurrents se disputaient le titre de meilleur logiciel de notation musicale, amenant des innovations et une surenchère bienvenue de nouvelles fonctionnalités (parfois au détriment de la correction des bugs), le début des années 2010 était plutôt mou dans ce domaine. Dorico bénéficie à la fois de l’avantage de repartir de zéro, d’un point de vue technologique, et de l’inconvénient de devoir rattraper et dépasser ces deux mètre-étalons… Qu’en est-il vraiment, après quelques jours de tests ?

Premier regard

Première impression à l’ouverture de Dorico

Après avoir saisi une partition pour grand orchestre symphonique de quelques pages, et maintenant après plusieurs mois d’utilisation, quelques partitions d’orchestre plus tard et de nombreuses épreuves ou chants de formation musicale, voici quelques remarques. Il convient de ne les point trop prendre au pied de la lettre, car la documentation de Dorico est pour le moins lacunaire pour le moment — certaines fonctionnalités sont donc peut-être déjà présentes, mais pas si évidentes à trouver. Néanmoins, cette première expérience (cette première prise de contact !) fut plutôt agréable.

L’interface est claire est facile à utiliser, malgré quelques imperfections dans l’ergonomie, comme nous l’allons voir.

La première chose que je dois mentionner, c’est que le plus grand obstacle à l’apprentissage de Dorico et à l’appréciation de ses réelles possibilités, c’est la mentalité et les processus rémanents inhérents au(x) logiciel(s) que nous utilisions auparavant.

I. Le module « Setup »

Préparation du projet

Pour commencer par le début, Dorico ne considère pas les portées comme la base d’un projet. Dorico considère les musiciens comme le centre de son module « Setup ». L’avantage devient évident lorsqu’on pense aux instrumentistes qui changent d’instrument au cours d’un morceau : le logiciel est plus naturel dans sa compréhension de ce que représente une œuvre. On ajoute des musiciens solos (les bois par exemple), des sections (les pupitres de cordes), voire des ensembles (les bois « par 3 »), avec la possibilité de mettre en place des groupes (deux orchestres, ou deux quatuors). Pour le moment, Dorico ne nous permet pas de créer des instruments avec tous leurs attributs qu’il ne connaît pas (Cristal Baschet, Waterphone ?…) : il faut donc ruser. Par ailleurs, l’écriture des percussions à son indéfini est très limitée (il n’est pas possible de définir un style de portée, à plusieurs lignes par exemple).

On définit des « flows », des entités musicales qui peuvent correspondre à des éléments complexes comme un mouvement d’œuvre, un numéro (opéra ou comédie musicale), une cue (musique de film), ou tout simples comme un ossia ou un exemple musical. La mise en page peut être différente, avoir une instrumentation différente, etc. Beaucoup de fluidité déjà dans ce module « Setup », donc !

Par ailleurs, pour une œuvre orchestrale relativement standard, les parties séparées sont déjà par défaut très propres, avec peu de modifications à y apporter. Si les partitions un tantinet plus complexes s’avèrent également à la hauteur, nous aurons un atout temporel indéniable lors des travaux urgents.

Dans ce premier module, j’ai toutefois noté quelques points noirs : si l’utilisateur peut changer l’ordre des instruments, le logiciel groupe lui-même les instruments avec des crochets et accolades, selon une politique définie dans les options globales de gravure (par exemple, j’aime que les timbales soient toujours indépendantes et séparées des crochets de la percussion). Lorsqu’on est habitué à Finale, qui est certes souvent cauchemardesque pour les situations compliquées et les divisions, on manque ici de souplesse, qui pourra s’avérer rédhibitoire si elle n’est pas corrigée dans les mises à jour et versions à venir. Par ailleurs, le logiciel semble numéroter lui-même et obligatoirement les instruments (comme l’option équivalente et optionnelle dans Finale) : il m’a été impossible de définir Flûte 1, Flûte 2 et Piccolo 3. Dans la version 1.0.3 c’est possible de numéroter les instruments, mais il y a encore des bugs et limitations, faisant de cette possibilité une fonctionnalité incomplète. De même, comment définir des portées avec étiquettes superposées de numérotation des deux voix (ou simplement un retour à la ligne, impossible pour le moment), comme il est de coutume pour les cors : 1 en haut, 2 (ou 3) en bas, puis 3 (ou 2) et 4 sur la seconde portée ? Enfin, pour une apparence nette et épurée, comment afficher le mot « Percussion » ou « Cors », centré entre les instruments du groupe, plutôt que d’avoir à le répéter devant chaque portée ?

Pour les personnes qui accordent une grande importance au groupement et aux étiquettes de leurs nomenclatures, c’est un point de frustration important, probablement le plus important que j’aie remarqué jusqu’à présent. Cependant, gardons à l’esprit que Daniel Spreadbury promet une fonctionnalité de divisions très bien pensée pour une version ultérieure…

Pour terminer sur le sujet, je n’ai pas non plus trouvé comment redéfinir ou vérifier quel est l’instrument qui correspond à une portée (au-delà du nom, qui peut être changé). Cela m’a posé problème lors de l’import de fichiers MusicXML, avec une numérotation très fantaisiste des portées par Dorico, et au final une partition inutilisable malgré une très belle gravure… Dans ce cas, je contourne le problème en préparant un document-maître avec toute l’instrumentation et les options souhaitées, puis je copie-colle la musique depuis le fichier importé.

II. Le module « Write »

L’espace de saisie ou, pour les compositeurs, de créativité

Le module suivant, « Write », est dédié à la saisie de la musique : notes, articulations, expressions, etc. C’est probablement dans ce module que la plupart des utilisateurs passeront la plus grande partie de leur temps de travail.

Passées les premières difficultés et une relative assimilation de la saisie par le clavier (d’ordinateur), on constate que la saisie est assez efficace dans l’ensemble. Après plusieurs mois de recul, l’entraînement a très vite eu raison des réflexes pûrement « Speedy Entry » de Finale tant le mode de saisie au clavier est bien pensé, et j’apprécie particulièrement la saisie au clavier sous Dorico ! La bonne nouvelle, c’est que Dorico permet de personnaliser tous les raccourcis clavier. D’ailleurs, on peut passer une grande partie du temps sans quitter le clavier. La saisie de voix multiples sur une portée, basée sur une philosophie tout autre que celle de Finale, demande un peu de réflexion de prime abord, mais s’avère relativement aisée une fois dépassé le stade d’apprentissage initial et de compréhension du modèle : au final, le concept mis en place par Dorico à cet égard me plaît bien, et après quelques mois d’utilisation, je trouve ce nouveau modèle supérieur à celui de Finale. On crée une voix, et celle-ci n’existe qu’aussi longtemps qu’on en a besoin. Il est à noter qu’il est recommandé d’activer l’affichage coloré des voix pour s’y retrouver.

Le plus dur pour les utilisateurs friands du mode « Speedy Entry » de Finale est de s’habituer à définir les modificateurs avant la saisie de la note : altération, point, petite note, liaison à la note d’avant, etc. Après réflexion, cela semble pourtant assez naturel, même si avec un papier et un crayon je dessine les altérations et les liaisons après avoir dessiné les têtes de note — car je le sais avant de commencer à écrire la note !

Lors de la saisie des notes avec le clavier, le logiciel adopte une politique d’octaves pas évidente à assimiler de prime abord : si la portée en cours est vide, il se base sur la clé pour définir l’octave la plus proche (du sol médium pour la clé de sol, du fa médium-grave pour la clé de fa, etc) ; si la portée, même longtemps auparavant, contient déjà de la musique, la note sera dans l’octave la plus proche de la dernière note de l’intervention précédente. Ici, on se rend compte que si un musicien n’a pas joué pendant un long passage, on peut s’attendre à quelques surprises lors de la saisie de la première note du nouveau passage… Ensuite, au cours de la saisie d’un passage, Dorico choisit l’octave de la note la plus proche de la précédente, ce qui oblige à une petite gymnastique mentale : dois-je m’attendre à ce que la note soit celle de l’octave supérieure ou dois-je la forcer ? L’intelligence a du bon, mais parfois rend les choses plus imprévisibles… Ceci dit, je ne suis pas inquiet : je pense qu’avec un peu de pratique, l’habitude gommera totalement cette difficulté somme toute assez mineure, et sera sans doute même bienvenue ! Et c’est effectivement le cas, après plusieurs mois d’utilisation de Dorico.

Deux aspects qui illustrent assez bien l’intelligence du logiciel : à la saisie, après avoir entré une note altérée, si la note se répète, inutile de saisir de nouveau l’altération ; il faut simplement remettre un bécarre lorsque nécessaire. D’autre part, les altérations de précaution automatiques sont très pratiques. Par ailleurs, l’édition des tuplets est des plus agréables : une fois défini le tuplet, on peut continuer à saisir des notes, Dorico continue à les regrouper avec des tuplets de même nature jusqu’à l’annulation du mode « tuplet », sans avoir à les définir à chaque fois : très appréciable !

Il est de toute façon indéniable que Dorico a une meilleure compréhension musicale que les autres logiciels. Sa compréhension sémantique de la musique est déjà impressionnante dans cette version 1, mais parfois cette intelligence devient un obstacle : les notes prolongées en tenues ne font qu’une pour Dorico, qui se charge de les scinder en valeurs de notes appropriées selon la métrique. Certes, ce modèle, grâce à une consolidation de la notation, donne plus de cohérence à une partition, d’autant que Dorico connaît les bonnes pratiques (que l’on peut d’ailleurs largement paramétrer), pourtant, dans certains cas, on préfère une notation différente : il faut alors « forcer » une valeur, mais le hic c’est que, de mon expérience, copier et coller détruit ce « forçage »… (Mais pas de panique : dans les « Notation Options », il est possible de paramétrer le comportement de Dorico sur pas mal de points.) J’ai aussi rencontré un bug assez gênant : lorsque je forçais une valeur de note dans une tenue en accord, avec des altérations différentes, à la saisie de la deuxième note de l’accord, l’altération changeait bien dans la palette, mais rien à faire, la note s’affichait avec la même altération que la première note !

Soyons tout de même honnêtes : l’avantage de ce modèle rythmique est de permettre l’usage de plusieurs métriques superposées (pour le moment seulement valeur de note = valeur de note), et une grande souplesse durant la saisie (insertion de musique possible, avec décalage de tout ce qui suit. On peut aussi facilement écrire sans métrique et faire ce choix ultérieurement, ou bien changer d’avis après coup, ce que j’adore, venant de Finale ou la fonctionnalité pour changer les métriques cause des problèmes avec les mesures de silence), combiné à l’inutilité de saisir les silences la plupart du temps, puisqu’il suffit de positionner le curseur au bon endroit. Par ailleurs, copier-coller est plus souple que dans les autres logiciels, puisque Dorico colle la musique exactement à partir du curseur, même en plein milieu d’une mesure. Enfin, le logiciel permet l’utilisation de métriques alternées ! (3/4 — 6/8 par exemple)

Depuis la version 1, Dorico a ajouté un module de transposition très efficace. Par contre, cacher des silences ou des notes est possible mais s’avère parfois compliqué (il faut ruser en définissant une couleur et mettre l’opacité à 0, et attention, pas de lignes supplémentaires, car il n’est pas encore possible de les cacher) ; je pense notamment à des textes de dictées à trous où il me fallait faire apparaître le rythme au-dessus de la portée mais pas les têtes de notes.

Il est très facile de créer des notes cross-staff cependant, une limitation confine pour le moment les cross-staff aux portées d’un même instrument (les deux portées de piano par exemple).

Venons-en à la saisie des nuances, des tempos, des métriques, des clefs, etc. Tout ceci est réalisable directement avec le clavier, par le biais de pop-over. L’idée est très bonne en soi, et permet un gain de temps assez appréciable. Cependant, de gros perfectionnements sont à espérer : saisir une nuance ou un crescendo en milieu de tenue est possible mais je n’ai pas eu de succès avec les pop-over, me forçant à cliquer sur les palettes appropriées à la place, puis à modifier la longueur du crescendo… dommage, un gain de temps d’un côté, une perte de temps de l’autre ! Mettre des nuances sur des petites notes est aussi parfois impossible (on peut mettre <f si le f tombe sur la note réelle d’après, mais pas une indication plus précise p<f).

La saisie de paroles (lyrics) est très bien pensée, c’est un régal. On peut même créer des élisions nativement, ce qui est très appréciable.

En ce qui concerne les nuances, les expressions, les modes de jeu et les tempos, il manque beaucoup d’indications (il manque gettato, marcato, espressivo, etc.), et le logiciel ne permet pas encore d’en définir de personnalisés : il faut donc utiliser l’outil texte, qui n’est pas très intelligent (la police doit être modifiée pour coller à chaque type d’élément si on doit fausser un mode de jeu ou une nuance. Manque aussi — à ma connaissance — une fonctionnalité de cache, afin que le texte ne coupe pas les barres de mesure. Enfin, il ne semble pas qu’il y ait de catégorie pour les expressions (espressivo, etc.), à moins que l’outil texte ne lui soit destiné ? À cause de cette histoire de police pourtant, c’est loin d’être idéal, puisque l’outil de texte doit permettre de saisir « Solo », « à 2 » ou « 1° » aussi bien que « espressivo », avec une apparence différente… Par ailleurs, je n’ai pas réussi à indiquer un tempo de la forme « Un peu animé — noire = 90 (noire pointée = 60) », car la deuxième indication ne reste pas (c’est possible bien sûr, mais il faut ruser, en entrant un tempo ordinaire, puis en changeant le texte dans le panneau des propriétés). De même, il n’est pas encore possible d’indiquer un tempo d’équivalence du type blanche = noire.

Pour le moment restent aussi quelques défauts d’ergonomie : les modifications de l’aspect par défaut d’un élément (forcer l’affichage d’une altération, par exemple) nécessitent de sélectionner l’objet, puis dans le panneau de modification d’activer l’option de déviance par rapport au défaut, puis de régler le paramètre ; cela fait trop de clics. Pareil pour grouper ou dégrouper les ligatures. Mais l’équipe de développement a expliqué son point de vue sur la question, et il s’agit de la représentation la plus claire de ce qui a une apparence par défaut ou modifiée.

Par ailleurs, et c’est l’un des points délicats de ce mode, la sélection n’est pas évidente : j’ai dû m’y reprendre souvent à plusieurs fois pour sélectionner ce que je souhaitais sélectionner et seulement ça (souvent, les « slurs » se sélectionnaient). Comme Dorico considère les notes selon leur valeur globale (une note et toutes les notes éventuelles avec liaison de prolongation ne font qu’une pour le logiciel), à de rares exceptions près, je ne parvenais à sélectionner que la valeur entière : ennuyeux quand on souhaite ne faire commencer un crescendo qu’en milieu de tenue, ou appliquer un accent à la toute fin (c’est possible de ne sélectionner qu’une note d’une tenue, mais il faut passer temporairement dans le mode « Engrave »). D’ailleurs, lorsque je souhaitais appliquer au début d’une tenue un trait de tenuto ou un V inversé de chevron, généralement l’articulation se plaçait à la dernière note de la tenue (cela se définit dans les « Engraving Options », mais on peut le changer au cas par cas) ! Frustrant, parfois. Dorico a toutefois réalisé bien des progrès dans ce domaine, depuis sa version 1.

III. Le module « Engrave »

La grande force du logiciel

Dans le module « Engrave », nous voici dans l’espace de mise en pages. Je dois avouer n’avoir guère passé de temps dans cette partie du logiciel, sauf occasionnellement — c’est pourtant le module qui m’intéresse le plus —, mais c’est aussi parce que je n’avais pas énormément de modifications à apporter au rendu par défaut de Dorico, ce que j’ai beaucoup apprécié, même si sur un projet véritable j’aurais été plus pointilleux que sur mes projets de test (plusieurs partitions d’orchestre et de nombreuses épreuves ou chants de formation musicale).

Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup à dire sur ce module, mais je n’ai pas eu le temps de tout tester en détails ; je vais donc faire une sélection. De nombreuses options sont réglables dans les « Engraving Options » ; j’ai beaucoup apprécié que l’unité soit les « spaces », ce qui est plus conforme à la pratique de la gravure traditionnelle (même si sur Finale on peut choisir cette unité, ce n’est pas le réglage par défaut). Les options sont d’ailleurs très parlantes, et il est agréable de naviguer parmi elles, Daniel Spreadbury s’étant inspiré de “Behind Bars” de Elaine Gould pour leur présentation.

Les angles de ligatures est un sujet sur lequel je suis encore très partagé, après pourtant des années de pratique ; j’ai changé d’avis plusieurs fois, essayé différentes choses et ne suis pas certain d’avoir atteint ma perfection. En regardant le rendu par défaut des angles de ligatures de Dorico, ceux-ci semblent au premier coup d’œil parfois caricaturaux, mais il m’est difficile de dire si cette impression est dûe à l'habitude du rendu plein de platitude des logiciels habituels : en tout cas, en les survolant rapidement du regard, dans l'ensemble ils semblent assez conformes au Ted Ross a priori, et probablement meilleurs que les défauts de Finale ; au moins les croisements avec les lignes de portées sont réglementaires ! Ici je n’ai donc pas éprouvé de gros besoins d’apporter des modifications au rendu par défaut de Dorico, ce qui est un très bon point ! Avec Finale il fallait utiliser un plug-in pour avoir une apparence décente, puis repasser un coup individuellement derrière manuellement… Si dans le cas présent le graveur a moins d’angles de ligatures à retoucher, cela représente un gain de temps potentiel considérable !

Créer des « feathered/fanned beams » (accelerando ou rallentendo) est très simple. Créer des ligatures qui enjambent les barres de mesure aussi ; un immense progrès, qui fera gagner beaucoup de temps et d’ajustements pour la préparation de parties séparées. Toutefois, bizarrement, je n’ai pas trouvé comment utiliser des ligatures qui débordent sur les silences (parfois) : l’option, qui se trouve dans les « Notation Options » du flow dans « Setup » ne le permet qu’assorties de mini-queues (stemlets), ce que je n’aime pas. Je n’ai pas trouvé non plus si c’était possible d’allonger librement les ligatures. Pour terminer cette partie consacrée aux ligatures, créer des trémolos n’a jamais été aussi facile (fini les plug-ins pour Finale !), et Dorico place les ligatures dans les règles de l’art (aussi bien pour les trémolos entre deux notes que sur une seule note) ; là aussi, je vais apprécier de n’avoir plus à retoucher individuellement chaque trémolo, ce qui me fera gagner des heures de travail !

Venons-en à l’espacement horizontal : les puristes trouveront sans doute encore à y redire, comparant Dorico avec le légendaire logiciel Score, mais personnellement, je trouve l’espacement par défaut beaucoup plus convaincant que celui que je connais dans Finale. Les altérations ne perturbent pas l’espacement, et ne font de la place que lorsque c’est indispensable pour éviter une collision. Par ailleurs, il est possible d’activer la correction optique de l’espacement lorsqu’une note dotée d’une queue vers le bas précède une note avec une queue vers le haut : enfin ! Et de plus, les altérations sont placées de façon bien supérieure dans les accords chargés : finies les retouches systématiques obligatoires !

Concernant l’espacement vertical, Dorico évite les collisions de lui-même et calcule l’espace entre les portées automatiquement de façon généralement satisfaisante.

Mais ce n’est pas tout ! Lorsqu’on crée un glissando entre deux notes, Dorico dilate automatiquement l’espacement pour que la ligne soit visible (un problème bien souvent rencontré dans Finale dans les glissandos entre des notes de valeurs courtes) ; même chose pour les très courts crescendos, qui ne ressemblaient à rien ou nécessitaient un ajustement manuel perpétuel de l’espacement (possible dans une partie séparée, mais parfois compliqué sur une partition d’orchestre), mais qui sont ici bien gérés.

Concernant les lignes supplémentaires, il y a deux points que j’ai beaucoup aimés : d’une part il est possible de retoucher la longueur des lignes supplémentaires au cas par cas (impossible dans Finale à ma connaissance ; je le sais, j’ai souvent cherché !) ; d’autre part, lorsqu’une note en lignes supplémentaires est dotée d’une altération, la ligne supplémentaire est raccourcie au niveau de l’altération pour permettre de la rapprocher de la tête de note qu’elle affecte ! Enfin, il est possible de demander à Dorico de raccourcir les lignes supplémentaires dans les « runs » (fusées et autres traits), qui autrement rendent bien souvent singulièrement confuse la lecture, faisant apparaître virtuellement une portée à sept, huit ou dix lignes à cause des collisions de lignes supplémentaires trop rapprochées !

Pour continuer sur le chapitre des possibilités extrêmement bienvenues, parlons des textes étirables : ral-len-ten-do, etc. Oui, maintenant il devient possible de demander à Dorico de scinder le mot en plusieurs syllabes et de les répartir convenablement en fonction de l’espacement : fini les heures passées à créer une ligne personnalisée dans Finale, pour chaque partie séparée (et je l’avoue, la plupart du temps j’ai même capitulé et saisi le texte suivi d’une ligne, c’est tout). Cette fonctionnalité de textes de changements graduels est implémentée pour les tempos et pour les nuances ; peut-être plus tard aussi pour les textes ou au moins les modes de jeu ? (poco a poco sul pont.)

Dorico propose des soufflets de crescendo/diminuendo standards, mais aussi pointillés ou en petits points ! Pareil pour les liaisons (« slurs » et « ties ») ! Excellent, pour un usage éditorial, pour établir une édition critique par exemple (cependant, lorsqu’une tenue est scindée en plusieurs notes, il faut sélectionner individuellement chacune des liaisons pour que l’apparence les affecte toutes, car simplement sélectionner la note tenue ne modifie que la première liaison !). Nous sommes aussi gratifiés de véritables soufflets avec l’œillet de niente (qu’est-ce que j’ai pu perdre de temps sous Finale à les simuler) ! Malheureusement, les slurs ne sont pas toujours belles par défaut (je leur trouve parfois un côté Sibelius, qui m’a toujours déçu sur ce créneau) : parfois trop bombées, parfois trop plates. Toutefois, je dois admettre que nombreuses sont celles que je n’ai pas besoin de retoucher dans les cas courants ; mon œil est peut-être encore un peu trop habitué à Finale, ce qui n’est pas ici forcément une bonne chose, d’autant que je n’ai pas toujours un avis bien défini sur la question de leur forme idéale.

Les clusters ou accords chargés avec des queues scindées (« split-stems ») sont possibles en toute facilité ! Encore une option étonnante et géniale. Une autre option intéressante que propose Dorico est d’afficher automatiquement entre parenthèses les altérations en début de chaque système dans les prolongations de tenues sur le conducteur : il devient alors inutile d’avoir à le faire manuellement puis de les supprimer dans les parties séparées.

Puisqu’une version 1 ne peut être parfaite, j’ai malgré tout ressenti quelques manques : d’abord, il n’est pas encore possible de créer de nouveaux modes de jeu, de nuances (avoir msffz, ou sfz et sf dans la même partition, même s’il est déjà possible de combiner deux nuances prédéfinies), ni de lignes personnalisées (poco a poco sul pont. - - - ->), ni de lignes de glissando avec un texte personnalisé ; les têtes de notes personnalisées ne sont pas encore possibles en dehors des quelques possibilités prédéfinies offertes dans cette première version ; les harmoniques artificiels ne sont pas encore possibles (il faut les simuler en changeant la tête de note supérieure, mais je n’ai pas trouvé de tête losangée creuse dans les têtes de notes prédéfinies — ceci dit, Finale nécessite un plug-in pour cette tâche) ; il n’est pas encore possible de redimensionner un passage, pour réaliser une réplique ou un à défaut, par exemple ; et les liaisons de laissez vibrer, implémentées de façon satisfaisante dans aucun logiciel à ma connaissance (les solutions de contournement n’étant que des pis-aller à mon avis), ne sont pas encore possibles. Pour certaines de ces lacunes, Daniel Spreadbury affirme que le travail de fond est déjà accompli, mais qu’il manque l’interface utilisateur pour permettre de créer cette variété d’éléments. Autre petit élément de frustration : il n’est pas possible de cacher une armure de courtoisie, une clé de courtoisie ou une métrique de courtoisie — il faut utiliser des flows, ce qui n’est pas toujours la bonne solution. De même, les points d’orgue apparaissent automatiquement sur toutes les portées, ce qui est parfait la plupart du temps, mais parfois on souhaiterait ne les faire apparaître que sur certaines portées.

La mise en pages, cet espace tant redouté des utilisateurs de Finale, et qui demande bien souvent des années avant une maîtrise satisfaisante, est dotée d’une base puissante, inspirée des logiciels de PAO tels InDesign : des modèles (page maître), que l’on applique aux pages de la partition. Un régal ! Ajoutons les flows et la possibilité de les placer n’importe où, et on comprend que les meilleurs jours sont à venir. Quelques limitations seront sans doute plus ou moins prochainement abolies : quand on s’habitue au meilleur, on en demande toujours plus ! (possibilité de copier-coller des cadres directement d’une page à l’autre, par exemple) J’ai préparé de nombreuses épreuves de formation musicale Dorico au cours des derniers mois, et je dois avouer que le logiciel est vraiment agréable à utiliser pour ce type de travaux.

La mise en pages par défaut proposée par Dorico est généralement assez bonne, et forcer un certain nombre de mesures par système est très facile.

Il manque encore quelques aspects, certains dispensables, d’autres cruciaux : Habitué aux styles de portées de Finale, je me sens pour le moment très limité sur les portées (je suis parfois fantaisiste) : notamment, je n’ai pas la possibilité de créer de score « cut-out », ni de portées avec un nombre particulier de lignes. Mais pour moi, le plus grand manque se trouve dans le module « Setup », car il me faudrait une liberté totale dans le groupement et l’étiquetage des portées, sans avoir à m’en remettre au logiciel pour numéroter les portées, ainsi que la possibilité de vérifier la définition d’instrument pour une portée donnée (au-delà de l’étiquette, qui peut être changée). Dorico n’est donc à mon avis pas encore prêt pour graver des œuvres orchestrales, mais j’attends ce jour avec impatience, tant la gravure par défaut de ce logiciel me plaît, avec un effort bien moindre qu’avec Finale.

IV. Le module « Play »

Un playback encore rudimentaire

Je ne me suis pas attardé dans le module « Play », puisque cet aspect m’est à peu près égal. Le playback est très sommaire pour le moment, mais l’équipe nous avait prévenu que cette fonctionnalité n’était pas achevée dans cette version 1. J’ai simplement remarqué qu’en étant sur un pilote audio réglé en 48 Khz, si j’exporte un WAV ou MP3, Dorico ne les exporte pas avec le bon échantillonnage : par conséquent, à la lecture des fichiers, le tempo est plus lent, et le diapason plus bas !

V. Le module « Print »

Étape finale d’un projet

Je ne me suis pas attardé dans ce module, mais j’ai constaté qu’il apportait toutes les options qu’on pouvait en attendre : impression, export PDF ou graphique, y compris la possibilité d’imprimer en booklet ! Rien à dire ni à redire pour le moment.

Mon avis général

Ai-je apprécié ces premiers moments d’utilisation de Dorico ?

Beaucoup d’utilisateurs se sont plaints de problèmes de lenteur du logiciel : certes, Dorico n’est pas une flèche, et même, on peut dire qu’il est très lent pour certaines tâches (quand on a plusieurs partitions d’ouvertes simultanément et que l’on passe de l’une à l’autre — même s’il s’agit de tout petits projets), mais l’équipe de développement promet une optimisation conséquente au fil des prochaines mises à jour, ce qui s’est déjà considérablement amélioré depuis la version 1. Il est vrai que l’ouverture d’un fichier *.dorico prend beaucoup de temps, mais à part ce défaut, personnellement, cet aspect de réactivité médiocre ne m’a pas trop gêné. Initialement, j’étais de toute façon très lent et pas très efficace, avec tous les concepts nouveaux et les paradigmes audacieux de Dorico à assimiler, même si maintenant, après plusieurs mois d’utilisation, je suis beaucoup plus rapide. J’ai rencontré, rarement, quelques crashs, mais suffisamment rarement pour que cela n’ait pas été un vrai problème ; la plupart du temps, quitter puis relancer Dorico a résolu le problème.

Personnellement, je suis TRÈS satisfait de ce que j’ai trouvé dans cette première version de Dorico : il manque beaucoup de choses, mais il y a déjà beaucoup de choses !

Par ailleurs, ce qui pourrait bien représenter le plus grand atout de ce logiciel, c’est sans doute l’équipe de développement : sur le forum, plusieurs membres lisent les fils et répondent promptement aux questions, prenant note des bugs et des demandes. Une équipe à l’écoute des utilisateurs, voilà qui est précieux.

Conclusion

Recommanderais-je Dorico ?

Aujourd’hui donc, à ce jour du 26 octobre 2016 (avec une révision le 3 juin 2017), recommenderais-je Dorico ? Si vous possédez déjà une licence Finale, Sibelius ou Notion, si vous êtes éducateur ou étudiant, voire si — encore mieux — vous satisfaites à ces deux conditions, ma réponse est clairement « oui ». Autrement, le prix de la licence sans « crossgrade » et l’état encore incomplet du logiciel devraient vous orienter pendant encore quelque temps vers une autre option.

Pour la gravure de pièces pour piano ou de musique de chambre, je pense que le logiciel est déjà relativement avancé, malgré les manques que nous avons évoqués, mais pour les partitions avec de grandes formations orchestrales, il reste encore du travail, notamment la souplesse de gestion du regroupement par crochets/accolades et la gestion des divisions.

Mais pour les autres, sauter dans le wagon dès maintenant permettra à mon avis de se familiariser avec les processus de Dorico, sans urgence, et le jour où le logiciel aura réglé quelques problèmes et comblé ses lacunes, je pense qu’il sera d’une aide inestimable pour tous ces métiers qui ont besoin quotidiennement d’un logiciel de notation musicale puissant, performant et relativement facile d’utilisation ; chaque ajustement en moins représente un gain de temps et un obstacle en moins à la créativité et à l’efficacité du travail ; éliminons-en autant que possible, et voilà qui devient indispensable.

C’est ce que nous offre, ou plutôt nous promet Dorico. Aujourd’hui, par certains aspects, le logiciel dépasse déjà Finale et Sibelius, alors prenons-nous à rêver à ce que sera demain… Dans tous les cas, espérons que l’arrivée d’un nouveau venu attisera la concurrence et réveillera leur compétitivité et leur désir de rester au moins à jour dans l’innovation.

Mais pour en revenir à Dorico et terminer cette critique, relever le standard de rendu de la notation musicale, voilà qui pourrait bien devenir réalité pour ses utilisateurs ; les experts connaissent déjà les règles, mais les autres (professeurs de formation musicale ou d’instrument, étudiants, arrangeurs, compositeurs) en ignorent souvent bien des aspects, malheureusement, et si Dorico en prend la charge demain avec un niveau de qualité inégalé, cela pourra s’avérer indubitablement bénéfique sur les moyen et long termes : pour eux-mêmes, mais aussi pour les musiciens derrière leurs pupitres, car un conducteur et un matériel bien préparés permettent de se concentrer sur la musique, et rien d’autre ; c’est à cela que sert la notation, et c’est en cela que la gravure musicale devient presque un art pour trouver la plus grande simplicité et la solution la plus élégante pour représenter l’essence d’une musique sur le papier.

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